Accueil ACTUALITÉS INTERVIEW DE FREDERIC DE GRESLAN SUR OCEANE FM – 6 MARS

INTERVIEW DE FREDERIC DE GRESLAN SUR OCEANE FM – 6 MARS

OFM LE 6 MARS

Journaliste : Frédéric De Greslan, bonjour !

Frédéric De Greslan : Bonjour Ali !

Journaliste : Sur une autre radio que la nôtre Cynthia Ligeard, 3e vice-présidente de la province Sud, a déclaré, la semaine dernière que votre position concernant la délinquance et l’insécurité était, je cite : irresponsable, dangereuse, voire raciste, car vous liez, Frédéric De Greslan, la hausse de la délinquance à la montée des deux drapeaux. Des mots assez durs qui méritent explication. Qu’en pensez-vous ?

Frédéric De Greslan : Je trouve que ce sont ses mots à elle qui sont assez durs. Parler de position irresponsable, dangereuse, voire raciste, c’est quand même, pour le moins, dur, et surtout que c’est totalement injustifié. Ce que nous avons dit, c’est que, tout simplement, il y a une concomitance entre un phénomène qui a été mesuré, et la montée des deux drapeaux. Je m’explique : il faut savoir, tout d’abord, que la délinquance a baissé, sur l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie, et particulièrement à Nouméa, de 2006 à 2010, de façon continue, c’est-à-dire que de 2006 à 2007, je vous cite les chiffres, sur Nouméa, la délinquance a baissé de 4 %. De 2007 à 2008, elle a baissé de 3 %. De 2008 à 2009, elle a baissé de 3,30 %, et elle a continué à baisser tout au long de l’année 2009, et pendant les 5 premiers mois de l’année 2010.

Journaliste : Ces chiffres viennent d’où ?

Frédéric De Greslan : Ces chiffres viennent du ministère de la justice et des comptes-rendus des comités du CLSPD, c’est-à-dire de deux organismes officiels, qui sont chargés, précisément de mesurer la délinquance. Ça vient pas par le fait du hasard, cette baisse de la délinquance. C’est la politique sociale qui a été menée par Philippe Gomès et Marie-Noëlle Thémereau et qui a conduit à justement prendre en considération les populations les plus défavorisées en mettant en place un certain nombre d’instruments qui n’existaient pas, comme l’aide au logement, la généralisation des allocations familiales, etc., des mesures en matière d’éducation également très importantes. À partir du mois de juin 2010, on a assisté à une inversion de cette tendance, c’est-à-dire que pendant les premiers mois de l’année 2010, on avait assisté, mois après mois, à une baisse de la délinquance, pour atteindre un total de moins 1,5 %, et d’un seul coup, et ce sont des éléments qui sont communiqués par le ministère de la justice, d’un seul coup, à partir de juin, et juillet surtout, 2010, on a une inversion de tendance, c’est-à-dire qu’on a une explosion de la délinquance. Quand je dis explosion, c’est-à-dire que c’est plus 7 % en juin, plus 14 % en juillet 2010, et pour terminer l’année, on a plus 32 %, en novembre 2010, plus 24 % en décembre 2010. Et cette tendance s’est encore poursuivie en 2011, puisqu’on a assisté à une augmentation de la délinquance de plus 11 %, à l’échelle de l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie, au cours de l’année 2011. Alors, qu’est-ce qui s’est passé ? C’est ça, la question qu’il faut se poser. Et quand on est un responsable politique, au lieu de jeter l’anathème sur les autres, comme essaye de le faire le Rassemblement UMP, il faut se poser des questions. Qu’est-ce qui s’est passé en juin et juillet 2010 qui puisse expliquer cette explosion de la délinquance, cette inversion de tendance ? Eh bien, nous rappelons simplement qu’en juin 2010 le comité des signataires décide de monter le drapeau indépendantiste aux côtés du drapeau français, et que c’est chose faite, le 15 juillet 2010 au Congrès, et le 16 juillet 2010, au haussariat, avec François Fillon. S’ils ont d’autres explications, pour expliquer cette inversion de tendance, à ce moment-là précis, inversion qui s’est poursuivie jusqu’à maintenant, nous sommes preneurs. S’ils ont d’autres explications que celle-là, nous sommes preneurs. Mais à ce jour, on n’a pas reçu d’autre explication que ça. Et quand nous disons que cette inversion des chiffres de la délinquance, elle s’est traduite de façon très, très précise à ce moment-là, c’est également une nature de la délinquance qui a changé. Et ça, c’est également le ministère de la justice, dans son compte rendu, et le CLSPD, qui le disent, et nous qui le constatons. Je vous rappelle que je suis avocat, je le constate au tribunal aussi, jour après jour, mois après mois, depuis cette période-là, la délinquance a changé de nature. On voit des revendications beaucoup plus violentes, des revendications à caractère racial, on veut absolument, dans les revendications, dans les motifs, on se cache plus derrière son petit doigt. Les délinquants l’assument, ils le disent : oui, on a fait ça parce que c’était un blanc. Ou : on a fait ça parce que c’était un Wallisien. Ce sont des choses qu’on ne voyait pas auparavant. Et on voit également une attitude vis-à-vis des forces de l’ordre qui est beaucoup plus dure qu’auparavant. Et ce que nous disons là, ça n’est pas une interprétation ou une idée de notre part. Nous nous contentons de citer les chiffres et les comptes-rendus que font les organismes officiels en charge de la justice. Encore une fois, on peut essayer de se cacher derrière son petit doigt, on peut essayer de dire tout ce qu’on veut, mais les faits sont là, les constatations sont là, et nous pensons, je pense qu’effectivement, il y a eu un effet criminogène à cette montée du drapeau parce qu’elle a légitimé un certain nombre d’actions violentes, depuis. Et je crois qu’à peu près tous les Calédoniens qui en ont été victimes, ont pu le constater, depuis cette période-là.

Journaliste : Alors, que faut-il faire ?

Frédéric De Greslan : Pour commencer, il faut faire l’inverse de ce qui se fait à l’heure actuelle, c’est-à-dire recommencer à mettre l’accent sur la prévention, c’est-à-dire reprendre les actions à caractère social. Je veux en citer un seul exemple, c’est par exemple, remettre en place la construction de logements sociaux. Je vous rappelle que la politique provinciale, à l’heure actuelle, aboutit à quelque chose d’absolument sidérant, c’est-à-dire qu’on va passer de la construction de 1000 logements sociaux par an, ce qui était l’objectif affiché par Philippe Gomès, à 228 logements sociaux construits par an, c’est-à-dire que ça va être divisé par 5. Ça va avoir quoi comme effet ? Le premier effet, c’est qu’on va avoir, bien sûr, une baisse du chiffre d’affaires du BTP, ce qui va entraîner un nombre massif de suppressions d’emplois. Autant de suppressions d’emplois, autant de familles dans la précarité, autant de délinquance potentielle. Bien sûr, l’absence d’emploi, souvent favorise la délinquance et la précarité. Ça va être aussi une augmentation du phénomène de squat qu’on essaye de légitimer ou de légaliser, par ailleurs, c’est l’autre volet de la politique provinciale actuelle, et bien évidemment, les personnes qui habitent dans des squats, ne bénéficient pas des mêmes qualités de prestation de vie, etc., que les personnes qui vivent dans des logements, dans des appartements, et en particuliers les enfants. Quand vous avez des enfants qui vivent dans des conditions très précaires, ils sont pas en situation de pouvoir étudier correctement, pas en situation de bénéficier de conditions d’hygiène, de vie, etc., comme les autres enfants. Et bien souvent, et on le constate tous les jours au tribunal, bien souvent, leur refuge, c’est la rue. Rester dans un logement précaire, surpeuplé, etc., c’est pas vivable. Donc, on va dehors, on va dans la rue, et dans la rue, qu’est-ce qu’on va trouver ? On va retrouver les copains et une assemblée de copains, ça finit par faire une bande et une bande, ça entretient la criminalité. Et ça, on le constate de plus en plus. Donc, il faut revenir sur ces mesures-là. Ça, c’est le premier volet, il faut remettre en place des politiques sociales, c’est ça qui va permettre de lutter contre la délinquance. La deuxième chose, c’est qu’il faut impérativement que les responsables coutumiers, les responsables politiques se positionnent de façon très claire contre la délinquance, et surtout contre les actes à caractère raciste qu’on peut voir se développer aujourd’hui. Et là, je dois dire que, et singulièrement, les responsables politiques, et certains d’entre eux, ont des attitudes qui sont ambiguës par rapport à ça. J’ai entendu à plusieurs reprises, au Congrès, des propos qu’on pouvait qualifier facilement de xénophobes. On avait qualifié Philippe Gomès de produit Messmer, de produit d’exportation, que c’était pas un vrai Calédonien, qu’il avait pas le droit de parler ici, parce qu’il était arrivé récemment, qu’il comprenait rien à la Nouvelle-Calédonie. On disait, d’autre part, ces propos-là étaient ceux de Louis Kotra Uregei, Rock Wamytan, au Congrès aussi, président du Congrès à ce moment-là, venait de dire que, je cite ses propos que j’avais retenus à l’époque, que l’homme blanc n’avait jamais rien compris aux Kanaks, alors que le Kanak avait toujours parfaitement compris ce que voulait l’homme blanc. Mais essayons d’inverser un peu la proposition. Est-ce que moi, je serais…, qu’est-ce qu’on dirait si je commençais à parler de l’homme kanak, ou de l’homme noir ? On est tous des Calédoniens, quelle que soit la couleur de la peau. Si on commence à parler comme ça, en se stigmatisant les uns les autres, en se désignant par la couleur de la peau, mais ça ressemble à quoi ? Mais quel message on envoie aux populations, et en particuliers aux plus jeunes ? C’est là-dessus qu’il faut être clair. La délinquance, elle trouve aussi ses racines dans ce message ambigu, et il faut cesser les ambiguïtés. De toute façon, c’est pas compliqué : si on veut construire un pays, et c’est notre volonté la plus chère et la plus ardente, si on veut construire un pays, il faut que l’on soit très clair sur ces notions de racisme, de xénophobie, il faut qu’on soit absolument clair pour pouvoir vivre ensemble, tous ensemble, et qu’on s’accepte mutuellement avec nos différences. C’est là-dessus, et en mettant l’accent sur ce programme-là, qu’on va pouvoir aussi lutter contre la délinquance. Il y a d’autres éléments, et des tas d’autres. Par exemple, l’action du député Gaël Yanno, qui s’en félicite parce qu’il a fait beaucoup d’heures de présence à l’Assemblée nationale, en matière de sécurité, elle s’est traduite par quoi, au niveau de l’État ? Par la fermeture de commissariats, en particulier le commissariat de Tindu, par la fermeture de gendarmeries, hier Moindou, demain Poum, Gomen, etc. Donc, c’est une diminution des moyens de l’État qui sont alloués à la lutte contre la délinquance. Et ça, s’il y a bien un rôle qu’un député peut jouer, c’est intervenir, puisqu’il était en situation de le faire à l’Assemblée nationale, c’est intervenir auprès des autorités de l’État pour dire : non, il faut maintenir les moyens mis à la lutte contre la délinquance en Nouvelle-Calédonie.

Journaliste : Peut-être un mot sur la police de proximité ?

Frédéric De Greslan : La police de proximité, c’est une donnée fondamentale, mais qui doit être gérée comme il se doit. Aujourd’hui, on a, notamment à Nouméa, une police de proximité qui marche sur la tête. C’est-à-dire que vous avez des policiers municipaux qui justement sont à même de jouer ce rôle de police de proximité. C’est leur rôle, ils sont là pour être sur le terrain, et être visibles et être sur le terrain, et être, en particulier dans les points chauds, et dans les points chauds quand c’est nécessaire. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire être là, par exemple, à la place des Cocotiers, toute la journée, et le soir, de façon à ce que ce soit pas un coupe-gorge comme c’est le cas aujourd’hui, même s’il y a des caméras de surveillance. Entre parenthèse, l’effectivité des caméras de surveillance, quand vous avez des arbres partout, laissez-moi vous dire que ça laisse à désirer. Et également sur les baies, bien sûr. Les baies, c’est pareil, c’est devenu un endroit où les parents ont peur d’envoyer leurs enfants, parce que tous les soirs, vous avez des agressions, tous les soirs vous avez des bagarres, tous les soirs…, vous avez le malheur de vous endormir sur la plage, comme ça arrive à quelques personnes, on est sur les îles, c’est quelque chose qui n’est pas complètement inconcevable. Ils ont au moins une chance sur deux de se faire réveiller par une bande, qui va les dépouiller, les taper, etc. ça n’est plus supportable ! C’est là que la police de proximité doit être mise en place. Au lieu de ça, qu’est-ce qui se passe ? La police municipale, elle est cantonnée bien souvent à des tâches administratives, à la vidéosurveillance. Et à la place, qu’est-ce qu’on a mis sur le terrain ? On a mis des auxiliaires de proximité, des jeune PPIC, qui ont 15 jours de formation, et c’est eux qui sont censé assurer, avec leurs petits vélos, et leurs petits bras, la police de proximité. Mais comment voulez-vous que ça marche ? Ça peut pas marcher. Il faut inverser ça. Il faut effectivement que la police nationale et la police municipale, main dans la main, assurent des patrouilles dans les endroits les plus chauds, soient beaucoup plus réactifs, beaucoup plus rapides. Aujourd’hui, vous appelez la police nationale, ou la gendarmerie, parce qu’il y a un délit qui est en train de se commettre, au mieux, vous avez une intervention dans l’heure. Mais on a le temps d’être agressé 50 fois, dans ces cas-là. Et les exemples que j’ai, j’ai des exemples très, très, très précis sur tout ça. Donc, c’est quelque chose qui peut pas fonctionner. Il faut, comme ça se passe, par exemple en Nouvelle-Zélande, en Australie, dans les pays proches : quand il y a une agression qui est en train de se commettre et qu’on prévient la police, il faut qu’elle soit là dans les 5 minutes qui suivent. Immédiatement. C’est comme ça qu’on va empêcher effectivement que les choses ne dégénèrent. Ça c’est effectivement quelque chose qui doit être repensé, revu, plutôt que de mettre des mesures un peu tape à l’œil, comme recruter 55 PPIC ou mettre en place des caméras de vidéosurveillance. Je crois qu’il faut assurer une plus grande présence de la police, qu’elle soit plus visible, et qu’elle puisse remplir son rôle et qu’éventuellement qu’on assigne ces PPIC à des tâches administratives. Pourquoi pas les mettre à la vidéosurveillance, avec par exemple un policier municipal pour encadrer le tout. Mais là, ils seraient beaucoup plus utiles.

Journaliste : Autre dossier : le Camp est va se déplacer sur Nakutakoin. C’est une bonne idée ?

Frédéric De Greslan : Ben voyons. Je vous rappelle un peu le contexte. On a une prison que je connais bien, encore une fois, et moi, j’ai pas découvert la situation récemment, qui est la honte de la République. Le contrôleur des prisons a envoyé une mission, en 2011. Les conclusions de ce rapport sont absolument accablantes. Accablantes. Ils indiquent, après avoir vérifié tout çà, que le Camp Est est une véritable honte dans la mesure où vous avez une insalubrité, une surpopulation de 300 % dans certains cas, dans certaines parties, comme la maison d’arrêt où les gens, je le rappelle, ne sont pas condamnés, à ce moment-là. Ils vivent à six dans des cellules qui sont prévues pour trois. Ils ont moins d’espace vital que n’en a un chien dans un chenil. Vous imaginez ? C’est ça, aujourd’hui, le camp Est. Donc, on a une véritable urgence. Pratiquement, ça confine au crime contre l’humanité. Entretenir une prison comme ça et continuer à y envoyer des gens, c’est inqualifiable. Alors, on se dit, on devrait tous s’y mettre, effectivement, pour régler, la situation et la régler le mieux possible et le plus rapidement possible. Et c’est apparemment ce qui a été fait du côté de l’État. L’État, ça fait plusieurs années, et particulièrement deux ans, qu’ils ont proposé une restructuration complète du Camp Est, et qu’ils ont voté les crédits pour ce faire. Ce qui bloque aujourd’hui cette restructuration du Camp Est, c’est la mairie de Nouméa, et particulièrement Gaël Yanno. Cette restructuration, elle est budgétée, elle vaut à peu près deux milliards. Il y a déjà plus d’un milliard qui a été dépensé par l’État pour améliorer les conditions de sécurité du Camp Est, et un certain nombre d’établissements dedans. Cette politique doit se poursuivre. Mais il faut un permis de construire. Et la mairie bloque, plus exactement, Gaël Yanno. Pour quelle raison bloque-t-il ? Il nous l’a expliqué. Il le bloque parce qu’il voudrait pouvoir récupérer la plage qui est derrière pour Nouméens. Vous imaginez ? On met en rapport le fait d’avoir accès à une plage et la résolution d’un véritable crime contre l’humanité, la résolution de quelque chose qui doit nous faire honte à tous. Ça n’a absolument aucune proportion. Évidemment, il reste pas comme ça en disant : je veux simplement récupérer cette plage. Il dit : il faut déplacer le Camp Est. Et ça pose tout un tas d’autres problèmes. Le premier problème, c’est que, rénover le Camp Est, c’est à peu près deux milliards, et c’est une livraison qui est prévue, j’ai ici la lettre du ministère de la justice, du ministre de la justice, Michel Mercier, du 30 novembre 2011, qui dit que l’intégralité de la rénovation et de la restructuration de l’établissement, pouvait porter l’établissement à une capacité de 490 places, avec une livraison terminée fin 2016, début 2017, c’est-à-dire dans 4 ans, 5 ans maximum. Le fait de, et ça aurait déjà dû être commencé, et ça pourrait déjà être livré, le fait de déplacer cet établissement, et là je reprends le rapport du contrôleur des prisons, comme ils le disent : à le supposer réalisable, ça impose des délais de l’ordre d’une petite dizaine d’années, et des travaux beaucoup plus importants, avant qu’un centre entièrement nouveau ne voie le jour. Ce qui veut dire quoi ? Et j’ai entendu les chiffres tout à l’heure de ce que ça va coûter…

Journaliste : Au bas mot, 8,5 milliards.

Frédéric De Greslan : 8,5.

Journaliste : Estimation d’aujourd’hui.

Frédéric De Greslan : C’est ça, c’est-à-dire quatre fois plus que la rénovation du camp Est, quatre fois plus, et le double de délai pour pouvoir réaliser cet établissement. Je vous dis, entre quatre et cinq ans pour cet établissement, pour la rénovation du camp Est, huit à dix ans, petite dizaine d’années dit le contrôleur des prisons, pour réaliser ce nouvel établissement.

Journaliste : Donc, c’est pas une bonne idée.

Frédéric De Greslan : Ça veut dire qu’on va laisser les prisonniers dans cette situation pendant une durée double, et sans amélioration pour le moment. Ce qui est prévu, c’est de mettre en place des modules, des containers en fait, à l’intérieur, pour améliorer tout de suite, modules qu’on va ensuite déplacer. On met en place des mesures provisoires qui vont coûter énormément d’argent, pour ensuite les démolir, pour ensuite aller reconstruire quelque chose à côté. L’opération, elle ne va pas coûter 8,5 milliards, elle va coûter beaucoup plus parce qu’entre temps, il faut prendre en considération le coût de tout ce qui a été fait au camp Est et qui sera à rayer d’un trait de plume. En fait, je trouve cette attitude, de la part d’un député de la République, absolument scandaleuse, puisque c’est une véritable gabegie des deniers de l’État qui va être mise en place. Et tout ça, pour récupérer une plage. Et tout ça, pour mettre en place un établissement qui va absolument rien résoudre. Je voudrais insister sur un point : aujourd’hui, on a, au camp Est, des détenus qui sont analphabètes à 80 %, une population qui est totalement sous-formée. Il y a un chiffre qui est absolument sidérant et qu’il faut prendre en considération, quand on réfléchit à tout ça, c’est que, les personnes qui reçoivent une formation qualifiante au camp Est et qui en sortent, ont un taux de récidive de 0 %. C’est-à-dire que, quand les gens sont formés au camp Est, qui ont une formation et un diplôme, qu’ils en sortent avec ça, ils ne récidivent pas. Aujourd’hui, on a un vrai problème, parce qu’on n’a pas les structures, on n’a pas la place pour faire ça. À la place, on va établir un nouveau, c’est le projet à Nakutakoin, ça fera plaisir d’ailleurs aux habitants du lotissement de Nakutakoin, on va mettre en place un nouveau projet, un centre fermé de 500 places, un grand établissement, où les possibilités de formation ne seront pas meilleures. Comment est-ce qu’on va former les jeunes à l’agriculture, comment est-ce qu’on va former les jeunes à tout ça ? Il n’y a pas un mot là-dessus. On a une chance extraordinaire, quand on a un établissement pénitentiaire, c’est de pouvoir récupérer des jeunes qui sont dans une situation de délinquance et de marginalité et d’en faire des citoyens. On peut les former et en sortir des hommes qui reprennent leur chemin dans la société. C’est bien à ça que doit servir la prison, c’est pas juste à punir. Si on veut lutter contre la délinquance, il faut empêcher la récidive. Aujourd’hui, c’est un centre de formation pour délinquants, le camp Est. Ils sont tassés les uns sur les autres, et tout ce qu’ils apprennent, c’est à commettre d’autres délits. Et quand ils sortent, ils récidivent bien évidemment, et en général, de façon plus violente. Il faut sortir de cette spirale. Donc, il faut réfléchir à mettre en place d’autres structures. Nous, ce qu’on propose, c’est de mettre en place un établissement qui soit situé dans le Nord de la province Sud, carrément en province Nord, pour les condamner. Aujourd’hui, ça, ça…, je suis désolé d’être un peu long sur la question, mais ça nous passionne, parce que c’est scandaleux. Aujourd’hui, vous avez à peu près entre la moitié et les deux tiers des condamnés qui sont originaires la province Nord. Ça veut dire que, quand leurs familles vont les visiter, depuis la province Nord, il faut qu’ils prennent le car pour venir sur Nouméa, c’est une journée, donc ils passent la nuit. Le lendemain, ils font la queue pour essayer de voir leurs proches au Camp Est, et puis là, la journée, elle est terminée, donc c’est une deuxième nuit, et ensuite, ils reprennent le car le surlendemain pour retourner chez eux. Donc ça coûte beaucoup d’argent, ça prend un temps fou, et au total, les gens qui sont incarcérés au camp Est, la moitié, ils ont très peu souvent la visite de leurs proches, donc ils perdent le lien avec le monde extérieur. Et ça, ça ne va pas du tout dans le sens d’une resocialisation de ces détenus. Donc, il faut arrêter ça. Si on met en place un établissement, on avait pensé par exemple au camp de Nandaï, qui est désaffecté aujourd’hui et qui appartient à l’État, donc, ça résout le problème du foncier.

Journaliste : À l’armée, on le rappelle.

Frédéric De Greslan : Voilà, à l’armée…, à l’État, donc. Si jamais on met en place un établissement là-bas, ça pourrait être un établissement qui soit proche des lieux de vie de la moitié de la population du camp Est. Il n’y a pas besoin d’être près du tribunal ou des avocats, etc., parce qu’ils purgent leur peine, voyez-vous ? Ils purgent leur peine, donc on n’a pas besoin de les voir tous les jours, comme c’est le cas aujourd’hui. Nous, on a besoin de voir que les personnes qui sont en jugement, qui sont accusées, etc., jusqu’à leur jugement. Une fois qu’ils purgent leur peine, ils sont dans l’administration pénitentiaire, on les voit que de façon très épisodique. Donc, on peut parfaitement concevoir qu’ils soient installés là-bas, ce qui améliorerait le sort de leurs proches et le leur et également, puisqu’ils auraient de l’espace, leur permettre, par exemple, d’acquérir des compétences en mécanique, en agriculture, un peu comme le fait le GSMA. Et là, vous auriez des délinquants qui sortiraient de là formés et qui pourraient reprendre leur place dans la société. Et si jamais vous sortez de là, à peu près la moitié, donc ça veut dire à peu près 250 à 300 personnes pour les mettre là-haut…

Journaliste : On reste dans les proportions d’aujourd’hui.

Frédéric De Greslan : Oui, mais ça veut dire quoi ? Ça veut dire que le Camp Est, du coup, il n’y a plus besoin de faire un établissement de 490 places. On peut rénover, mais à moindre coût et ne laisser, là, que les prévenus qui soient dans de meilleures conditions, qui ne soient pas par exemple obligés de passer 23 h / 24 dans leur cellule entassés à 6. Donc, ça permettrait, le cas échéant, de faire des économies également sur la restructuration du Camp Est. Donc, si on veut faire un nouvel établissement, oui, mais il faut le situer en province Nord et il faut qu’il fonctionne avec le Camp Est.

Journaliste : Autre dossier important, celui qui concerne la TGA. Vous avez déposé un amendement au Congrès visant à ce que les produits de première nécessité soient exonérés de cette taxe, car vous affirmez que ces prix vont mécaniquement augmenter de 6 %. Comment expliquez-vous que vous étiez les seuls à voter cet amendement, alors que tous les partis politiques se sont engagés à prendre des mesures contre la hausse des prix ? Corollaire à cette question : pourquoi n’y a-t-il pas consensus sur cette fameuse TGA ?

Frédéric De Greslan : Je vais rappeler un truc : en 2006, le Congrès a voté à l’unanimité une mesure qui exonérait les produits de première nécessité de toutes taxes. Aujourd’hui, les produits de première nécessité, l’essentiel du panier de la ménagère…

Journaliste : Je rappelle, lait, sucre, farine, riz, poulet, livre, gasoil, essence, gaz, kérosène, fuel et j’en oublie.

Frédéric De Greslan : Tout ça, c’est exonéré de toutes taxes aujourd’hui. Si jamais la TGA de 6 % s’applique, comme c’est le cas, comme c’est prévu pour le moment, à ces produits de première nécessité, ben ils vont prendre 6 %. Il ne faut pas être grand clerc pour le comprendre, c’est très simple : 0 taxe plus 6, ça fait plus 6. Et donc, on va taxer les produits de première nécessité, ce qui veut dire qu’on va faire supporter aux populations les plus défavorisées, dont c’est l’essentiel des dépenses et de l’alimentation, un impôt pour financer tout ce qu’il y a à financer, etc. C’est absolument inacceptable. Si on veut lutter contre la vie chère et la paupérisation de la société, il faut exonérer cette taxe. Nous, on l’a dit hier au Congrès, ça n’a pas été contesté, mais on nous a dit : oui, mais c’est pas le moment, il faut encore qu’on réfléchisse. Mais qu’est-ce qu’il y a à réfléchir ? Où il y a besoin de réfléchir ? Il suffisait de rajouter un article qu’on avait écrit du reste. Il suffisait tout simplement de le voter et c’était terminé, c’était exonéré. Après, on pouvait réfléchir sur le reste, parce qu’il y a des tas et des tas de choses à améliorer dans cette proposition de loi qui est devenue une loi depuis hier. Par exemple : les transports intérieurs, maritimes et aériens, exonérés de taxes pour le moment, ils vont subir la TGA. Les frais de garde des enfants, exonérés de taxes, ils vont subir la TGA. Le carburant, il est exonéré de taxes pour le moment, il va subir plus 6 % de taxes. Donc, ça veut dire qu’on va tout simplement faire exploser les coûts de la vie en Nouvelle-Calédonie. Ceux qui le votent, peut-être, ça leur fait pas grand-chose, 6 %, mais ceux qui le subissent, c’est-à-dire la majorité de la population, pour eux, ça fait une sacrée différence, 6 %. Effectivement, il faut continuer à améliorer ce texte parce qu’en l’état actuel des choses, il a été voté à la va-vite et de façon totalement imparfaite. On avait demandé une deuxième lecture pour donner le temps, justement, de réfléchir à tout ça et de revoir tous ces éléments. Nous, on a réfléchi, on a fait des propositions, mais en face, apparemment, ils n’ont pas réfléchi, parce qu’ils continuent à rester sur cette même logique et à dire : on a encore le temps, d’ici le 1er janvier 2013, de revoir les choses, etc. Non, non, on vote un texte, tâchons de voter un texte qui soit conforme aux engagements qu’on a pris. Si on veut lutter contre la vie chère, on ne taxe pas les produits de première nécessité, le carburant et des choses qui sont extrêmement importantes pour la population. C’est profondément injuste. C’est vrai peut-être que les membres du Congrès, qui ont de bonnes indemnités, etc., et qui, pour certains, sont vraiment sans aucune difficulté financière, ça ne leur fait pas une grosse différence, mais alors, je peux vous dire que les autres, ça fait une différence énorme. Ben nous, c’est pour cela que l’on se bat.

Journaliste : Vous allez encore vous faire des amis, Frédéric de Greslan.

Frédéric De Greslan : Bof, vous savez, c’est un peu ça, le problème de la politique, c’est que, si on n’est pas dans le moule et qu’on essaye de dire la vérité, forcément, on déplaît, et c’est comme ça que, alors qu’on ne fait que citer des chiffres officiels, on se fait accuser par madame Ligeard d’être irresponsables, dangereux, racistes, etc., enfin, bref, c’est ça.

Journaliste : Peut-être un rappel, et là, je m’adresse à l’homme de droit, juridique de ce qui va se passer entre 2014 et 2022 ? Quels seront les temps forts de cette période ? Cadrez-nous bien ce qui se passe, parce que c’est pas clair pour tout le monde.

Frédéric De Greslan : Après 2014, il y a 2015, 2016, 2017, 2018 et puis 2019, 2020, 2021 et 2022. Tout ça, c’est cadré. 2014, c’est quoi ? C’est Pierre Frogier qui vient dire pendant la campagne : je vais purger l’indépendance en 2014 et je vais demander un référendum en 2014. Il est gentil, il nous raccourcit la durée de l’Accord de Nouméa qui était de 20 ans, il nous l’a raccourcie à 15. Il était prévu qu’il y ait un référendum qui soit organisé dans cette période, mais la date qui est prévue par l’Accord de Nouméa, c’est la dernière année de cet exercice, ça veut dire entre mai 2018 et mai 2019. Par contre…

Journaliste : Au plus tard ?

Frédéric De Greslan : Au plus tard ! Oui, avant, pour qu’il y ait un référendum avant, il faut qu’il y ait une majorité des deux tiers du Congrès qui se prononcent pour organiser un référendum. Ça veut dire quoi ? Puisque tout le monde parle de 2014, enfin, en tout cas l’UC, le Parti travailliste et le RUMP, s’ils parlent de 2014, c’est qu’ils sont prêts à avancer cette date à 2014 et à nous priver de cinq années supplémentaires de paix. Et puis derrière, qu’est-ce qui est prévu à l’échéance ? Il est prévu une consultation qui porte sur trois questions : l’accession de la Nouvelle-Calédonie à un statut de souveraineté internationale, la transformation de la citoyenneté en nationalité, et le transfert des compétences régaliennes. Si la population s’exprime et dit non à cela, ben, pour autant, on n’est pas dans l’aventure, on sait que ça continue, que les institutions, telles que nous les connaissons aujourd’hui se poursuivent. Mais, on reposera la question deux ans après, c’est pour ça que je parle de 2020. En 2020, on repose la question. Si la réponse est toujours la même, on reposera la question en 2022. Et si la réponse est encore la même en 2022, on reste dans les institutions actuelles, des institutions qui nous ont garanti la paix pendant plus de 20 ans aujourd’hui, des institutions qui fonctionnent. Il y a des choses à améliorer, mais malgré tout, elles fonctionnent, elles assurent une bonne représentation à l’échelle de tout le territoire. Une bonne partie de la population est dans le Sud et il y a une majorité loyaliste et les deux autres provinces sont gérées par les indépendantistes, la majorité des communes sont également gérées par les indépendantistes. Il y a une bonne répartition, un bon équilibre des pouvoirs entre les uns et les autres, donc, ce sont des institutions qui fonctionnent bien. Si jamais il y a trois fois non à ce référendum, eh bien, on va poursuivre ces institutions qui fonctionnent bien, sans possibilité de retour en arrière, et simplement, on essaiera, c’est ce qui est dit dans l’Accord, de pérenniser les choses et de trouver une solution qui sera précisément pérenne.

Journaliste : Donc, pas d’angoisse par rapport à 2014 ?

Frédéric De Greslan : Il n’y a pas d’angoisse à avoir par rapport à 2014, sauf, s’il y a une volonté politique, et c’est ce que je crains aujourd’hui, du RUMP et de l’UC, etc., de brusquer les choses et de mettre ça en place tout de suite. Mais, nous, on veut pas ! Nous, ce qu’on veut, c’est effectivement bénéficier de la période de paix pour laquelle on a voté à 73 %.

Journaliste : Alors, justement, vos propositions ?

Frédéric De Greslan : Écoutez, là, les choses sont cadrées, nous, on est pour le respect de l’Accord de Nouméa, donc, s’il y a pas d’autres solutions, allons jusqu’au bout de l’Accord de Nouméa, allons jusqu’à son terme. Si, en revanche, il y a une bonne volonté, de part et d’autre, et qu’on souhaite se mettre autour de la table à partir de 2014, pour trouver une solution alternative, une solution qui satisfasse tous les Calédoniens, avec un vrai projet de société derrière, on tire tous dans le même sens, si j’ose dire, mais, bien sûr qu’on est preneur, on l’a initié, on l’a proposé. Si on arrive à trouver une solution consensuelle, ça serait l’idéal, et on est prêt à y travailler à partir de 2014. Mais, si on n’y arrive pas, c’est pas très grave, il y a pas d’inquiétude à avoir. Si on n’y arrive pas, on va au terme de ces institutions, et puis c’est tout ! Mais, je trouve que c’est presque du vol que de nous priver de ces cinq années supplémentaires de paix garantie à la Nouvelle-Calédonie par l’Accord de Nouméa, la question, elle va se poser en 2018-2019. Voilà, c’est vraiment, là, l’échéance, et je crois qu’il faut pas en sortir, sauf, encore une fois, s’il y a un consensus et si on arrive à tous se mettre d’accord. Mais, vu la façon dont les choses se passent aujourd’hui, j’ai plutôt l’impression qu’on essaye d’imposer les solutions aux Calédoniens, comme ça été le cas pour le drapeau, et j’ai peur que ça soit, demain, ça, pour la solution consensuelle qui sera un consensus entre eux, entre la coalition, tout simplement, et en excluant tous les autres. C’est pas ça, un consensus. Un consensus, c’est quand on est tous d’accord et qu’on réunit 73 % des Calédoniens.

Journaliste : Frédéric De Greslan, merci !

À voir aussi :

3ème tournée du bus de la condition féminine

( 11 au 24 mai 2017 ) Nicole Robineau : « 3ème tournée du bus de la condition féminine « A…