Accueil ASSEMBLÉE NATIONALE « L’ABANDON DU FRANÇAIS : UN ABANDON DE SOUVERAINETÉ »

« L’ABANDON DU FRANÇAIS : UN ABANDON DE SOUVERAINETÉ »

Philippe Gomes

Appelé à s’exprimer à la tribune de l’Assemblée nationale sur le projet de loi du Gouvernement, le député Gomès a présenté sa vision concernant l’enseignement supérieur et la recherche.

A travers le concept du « lien »  – entre les savoirs, les performances, la langue, les méthodes et les objectifs assignés à nos Universités – le député de la Nouvelle-Calédonie a développé l’idée d’un enseignement supérieur rénové, démocratisé et répondant aux attentes de l’économie de la nation car « la France, pour demeurer, dans dix ans, parmi les vingt nations de tête, doit former et recruter 10 000 docteurs de plus par an »

Le député Gomès a également critiqué le texte présenté par le Gouvernement qui « prétend défendre une langue et une culture, tout en réduisant les moyens pour y arriver »

S’agissant de la Nouvelle-Calédonie, rappelant que ce qui relie c’était avant tout la langue, il a rappelé que « Dans le Pacifique, l’abandon du français comme langue d’enseignement constituerait un abandon de souveraineté »

Retrouvez ci-dessous la vidéo de l’intervention du député ainsi que sa retranscription intégrale :

 

M. le président. La parole est à M. Philippe Gomes.

M. Philippe Gomes. Monsieur le président, madame la ministre, monsieur le président de la commission des affaires culturelles et de l’éducation, monsieur le rapporteur, chers collègues, l’enseignement supérieur et la recherche ne sont pas des priorités ; ils ne sont pas même l’illustration d’une démarche, fût-elle tout entière consacrée à la jeunesse.

L’enseignement supérieur et la recherche forment le cœur même du modèle de société que nous voulons construire  ; ils sont l’expression de l’idéal républicain porté au plus haut niveau de l’exigence. L’idéal républicain, c’est la volonté d’émancipation de chacun ; c’est le pari de l’intelligence.

Cette intelligence, cette émancipation se conçoivent à travers une idée, que j’aimerais développer : le lien. Ce lien sera mon fil d’Ariane pour parcourir ce texte.

L’idée première de ce texte est sans aucun doute inspirée par de nobles motivations, dont celle de relier plus efficacement enseignement et recherche.

Relier, c’est d’abord le principe même du savoir, parce que le savoir est un domaine dont la performance obéit peut-être moins que tout autre à l’individualisme et à la concurrence systématique. L’émulation est bien plus productive, quand elle prend source dans la collaboration et non dans la seule compétition.

Cette compétition est avant tout intellectuelle: il s’agit d’une compétition de coopération, de débat et de curiosité. Nous devons avoir une conception large de l’utilité du savoir, qui ne manque pas d’évoquer les débouchés professionnels, le lien avec le monde économique ainsi que le plaisir de la connaissance. Telle est l’université moderne, qui doit éviter de faire sienne cette phrase de René Daumal : « Je sais tout, mais je n’y comprends rien. »

Mais si les mots ont un sens, ils n’ont pas nécessairement de traduction, surtout quand, une nouvelle fois, une vraie fausse concertation préalable aboutit à faire saillir des pierres d’achoppement là où régnait une certaine forme de consensus, plutôt dirigée contre la LRU, dans un texte qui accumule, hélas, vœux pieux et lieux communs.

Ce qui relie d’abord, c’est la langue. Dans le Pacifique, l’abandon du français comme langue d’enseignement constituerait un abandon de souveraineté,…

M. Jacques Myard. Bravo !

M. Philippe Gomes. … une faute géopolitique, mais aussi une sorte de rupture du lien que nous créons avec les autres peuples qui nous environnent, qui sont curieux de la culture française, et y sont parfois attachés.

À proximité immédiate de la Nouvelle-Calédonie se situe le Vanuatu, ex-condominium des Nouvelles-Hébrides, dont la Constitution retient deux langues officielles : le français et l’anglais.

M. Yves Durand. Et le bichlamar !

M. Philippe Gomes. Non, pas le bichlamar, monsieur Durand : le bichlamar est la langue pratiquée, mais elle ne figure pas dans la Constitution de la République. Les deux seules langues reconnues par la Constitution du Vanuatu sont le français et l’anglais.

Nous possédons aujourd’hui, au cœur du Pacifique, dans cet environnement exclusivement anglo-saxon, trois territoires français. Rappelons qu’en Nouvelle-Calédonie, la langue véhiculaire au sein de l’ensemble de l’archipel, parmi les trente langues vernaculaires, reste le français. Oui, défendre la langue française dans le Pacifique aujourd’hui, dans ces territoires et dans l’ensemble régional, c’est aussi permettre de faire en sorte qu’elle ne disparaisse pas de nos universités.

Relier, c’est la concertation. Un mot simplement à ce sujet  : comment expliquer cette contradiction entre la multiplicité des points abordés dans les deux rapports préalables et le maigre contenu du projet de loi ?

Pour ne prendre qu’un exemple, la communication a porté pendant un temps sur l’orientation des étudiants de premier cycle, en licence. Qu’est-il advenu des centaines de propositions pour la réussite des étudiants en licence ? Comment expliquer également, après ces discussions, que l’article 2 de la loi ait suscité une véritable bronca ?

Relier, c’est aussi aménager la diversité : diversité des diplômes, des structures d’enseignement, des formations, des organisations territoriales. De ce point de vue, vous avez choisi non pas de relier mais d’empiler, de contraindre même et finalement de prendre le risque d’un blocage, ce que je ne souhaite pas.

Relier, c’est simplifier. Mais manifestement, nous ne nous lions pas de la même façon !

Les restructurations engagées correspondent, du point de vue du Gouvernement, à une simplification de sa gestion des universités, réunies à l’échelle de sites au périmètre très variable et placées sous la direction de quelques établissements coordinateurs, qui contracteront des accréditations de l’État.

En somme, ce changement d’échelle revient en tout ou partie à placer les prises de décision hors de portée des acteurs universitaires. Il rendra inéluctablement difficile l’élaboration d’une stratégie de recherche et d’innovation extrêmement ciblée sur quelques domaines prioritaires, dans l’espoir d’en tirer des applications socio-économiques utiles.

Quant au transfert de ces innovations par l’université, le sujet est à peine esquissé dans le projet de loi. Il n’est pas sérieusement traité ; et pourtant, il est absolument fondamental.

Ces restructurations, qui semblent de prime abord relier, vont au contraire éloigner les acteurs de l’enseignement supérieur des décisions stratégiques utiles.

De la même façon, le lien impliquant la simplification, l’on pourrait saluer votre souhait d’une certaine clarté des intitulés de formation. Mais en jouant sur le nombre de diplômes proposés dans l’ensemble des universités françaises, sans jamais prendre en considération les contenus justifiant éventuellement ces intitulés, vous allez procéder de façon drastique à la réduction de ce nombre.

En outre, sont supprimées les déclinaisons spécifiques de chacun de ces diplômes qui permettaient aux étudiants d’identifier des formations et des débouchés plus précis. De la sorte, au nom de ces deux seuls arguments répétés à l’envi – la lisibilité pour les étudiants et leurs familles, ainsi qu’un supposé «bon sens» -, un bouleversement radical de l’offre de formation a été mis en œuvre, sans le dire explicitement. De cette façon, vous n’avez pas simplifié, mais appauvri notre paysage universitaire, ce qui emportera inéluctablement des effets négatifs.

La survie de certains enseignements est en jeu, tandis que la remise en cause d’enseignements professionnalisants, nécessairement spécialisés, aura des conséquences sur l’emploi. De même, la possibilité de créer de nouveaux enseignements est compromise  ; si une telle nomenclature avait été en vigueur depuis 1968, il n’y aurait jamais eu de formations en genre, en géopolitique, en psychanalyse ou en études européennes par exemple, ni même en informatique ou en cinéma. Enfin, la capacité des universitaires à penser librement les formations qu’ils dispensent et à en inventer de nouvelles est également remise en question.

Cette simplification aura mécaniquement pour effet de mettre en concurrence des diplômes qui seront tous normalisés dans leur affichage, au détriment de la complémentarité et de la coopération possibles entre des formations inventant chacune leur spécificité.

Du même coup, dans le cadre des communautés d’universités créées par le présent projet de loi, on peut craindre que s’ensuive une rationalisation brutale de la carte des formations, au bénéfice des établissements les plus puissants et les plus riches, ou de ceux qui imposeront, à l’image des grandes écoles, une sélection à l’entrée.

L’autonomie budgétaire, parfois sans moyens adéquats, hélas, a déjà conduit un quart des universités à disposer de budgets en déséquilibre. Voilà que le ministère remet en cause l’autonomie qui est la plus chère aux universités : l’autonomie pédagogique.

Bientôt il sera trop tard : l’université ne proposera plus que des masters formatés et des licences très génériques, prônant une interdisciplinarité illusoire sans socle disciplinaire et une professionnalisation abstraite sans analyse des débouchés possibles.

Relier, enfin, ce n’est pas opposer des systèmes qui marchent – les écoles d’ingénieurs et les classes préparatoires – avec d’autres qui n’atteignent pas le même niveau de résultat, à savoir les universités.

Relier signifie donner envie aux étudiants, motiver la jeunesse, lutter contre l’échec. Cela est beaucoup plus fort que les prêts-à-penser sur l’égal accès à l’enseignement, qui rétrécit l’enseignement plutôt que de faire grandir les enseignés, pour des résultats uniquement statistiques puisque, au bout du compte, ils n’aboutissent que difficilement à l’intégration sur le marché du travail.

La France, pour demeurer, dans dix ans, parmi les vingt nations de tête, doit former et recruter 10 000 docteurs de plus par an, soit le double d’aujourd’hui. Nous n’aurons pas la moindre chance d’y parvenir sans une rénovation profonde des premiers cycles universitaires, dans le but de démocratiser l’enseignement supérieur, de mettre fin au taux très élevé d’échec et de répondre aux besoins de notre économie et du pays.

Nous n’y parviendrons pas non plus sans l’ouverture de perspectives enthousiasmantes pour les jeunes qui s’engageront dans cette voie, faute de quoi ils renforceront encore les bataillons qui passent par les écoles de commerce.

Voilà, madame la ministre, ma lecture de ce texte autour d’une idée, celle du lien, considéré comme une caractéristique ontologique de la recherche et de l’enseignement supérieur.

Ce texte prétend défendre une langue et une culture, tout en réduisant les moyens pour y arriver.

Ce texte ne construit pas de projet souple et véritablement moderne sur les outils numériques ou sur le contenu pédagogique des enseignements universitaires. Il n’impulse pas notre enseignement supérieur pour faire gagner les étudiants, et non les décourager ou les sélectionner par la déprime.

Ce texte, je le crois sincèrement, ne servira pas notre université. Mais je crois encore plus en la formidable ressource de la communauté éducative, qui, malgré tout, continuera à servir et à sauver notre université. (Applaudissements sur les bancs des groupes UDI et UMP.)

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