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SONIA LAGARDE: « IL FAUT UN PLAN MARSHALL CONTRE LA DELINQUANCE »

Sonia Lagarde Parler vrai

(15 septembre 2013) – Sonia Lagarde, députée de la première circonscription de la Nouvelle-Calédonie était ce dimanche 15 septembre l’invitée de l’émission Parlez Vrai de NC1ère. A cette occasion, la chef de l’opposition à la mairie de Nouméa a rappelé que si « la sécurité est la première des libertés, ce qu’on constate aujourd’hui c’est une exaspération totale des Calédoniens et en particuliers des Nouméens » dans ce domaine.

Rappelant le manque d’infrastructures et l’absence d’une véritable politique de prévention dans les quartiers populaires de Nouméa « où résident 63% des mis en cause dans les actes de délinquance« , Sonia Lagarde a mis en avant la mauvaise utilisation du dispositif de médiation, évoquant à ce propos une « frilosité pour aller vers ce genre d’expérience qui ont pourtant parfaitement marché ailleurs« .

Enfin, dans l’objectif de lutter contre les « chasses gardées » et parce que la lutte contre la délinquance est l’affaire de tous, la députée a défendu l’idée d’un plan Marshall contre l’insécurité qui engagera toutes les collectivités concernées ainsi que la création d’un Observatoire de la Délinquance Calédonien chargé de faire des propositions et de piloter des actions au niveau pays.

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Retrouvez ci-dessous l’intégralité des échanges de cette émission:

 

NC 1ère TV – Emission Parler vrai – le 15/09/2013 Sujet : la délinquance en Calédonie

Journaliste : Parler Vrai, sur la question de la délinquance en Calédonie, un phénomène de société préoccupant et particulier, puisque les actes de délinquances sont très concentrés dans les zones urbaines, sans pour autant oublier les zones rurales. Vols, trafics, vandalismes, cambriolages, braconnages, injures racistes et crimes de sang défrayent souvent la chronique, comme on dit. Quelle réponse la société doit-elle apporter ? Faut-il agir sur le triptyque, prévention, éducation, répression, ou bien faut-il aller encore plus loin ? C’est notre débat. Philippe Blaise, bonsoir.

Philippe Blaise : Bonsoir.


Journaliste : Vous êtes président du MRC et vous êtes aussi conseiller municipal de Nouméa. Gérard Régnier, bonsoir.

Gérard Régnier : Bonsoir.


Journaliste : Vous êtes le secrétaire général de l’UC. Charles Washetine, bonsoir.

Charles Washetine : Bonsoir.

Journaliste : Vous êtes le porte-parole du Palika. Madame Sonia Lagarde, bonsoir.

Sonia Lagarde : Bonsoir.

Journaliste : Vous êtes députée de la première circonscription de Calédonie, vous êtes membre de Calédonie ensemble et aussi conseillère municipale de Nouméa. Monsieur Blaise, selon vous, est-ce qu’il y a plusieurs délinquances, une délinquance débutante et une délinquance confirmée ?

Philippe Blaise : Il y a deux publics, il y a des jeunes qui suivent le mauvais exemple, qui ont des premières incartades et qu’il faut encadrer par de la prévention, par de la punition pédagogique, et puis il y a un public de délinquants confirmés, multirécidivistes, et ces gens-là ne comprennent qu’une chose, c’est la punition. Et je pense que le problème majeur que ressentent aujourd’hui les gens en Calédonie, c’est l’impunité de ces malfaiteurs, du fait qu’on ne va pas au bout de la décision de justice.

Journaliste : C’est votre définition aussi, Monsieur Washetine ?

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Charles Washetine : Il y a une délinquance dont on ne parle pas, du milieu de la finance, qui fait aujourd’hui la Une des journaux. On a souvent tendance à stigmatiser cette délinquance notamment à l’endroit des jeunes, mais je crois qu’il est important de pointer aussi les problèmes qui se posent à d’autres niveaux et vis-à-vis d’autres catégories de gens.

Journaliste : Madame Lagarde :

Sonia Lagarde : Moi, j’ai envie de dire que la sécurité, c’est la première des libertés et que ce qu’on constate aujourd’hui, c’est une exaspération totale des Calédoniens et en particulier des Nouméens. Il faut savoir, et rappeler juste quelques chiffres pour dire que sur les 14 mille cas qui sont enregistrés chaque année, il y en a quand même 9 mille qui sont commis sur la commune de Nouméa. Et puis, si on va un petit peu plus loin, on s’aperçoit aussi d’une chose, c’est que pour 63 % des gens qui commettent, ou des jeunes, qui commettent des délits, on s’aperçoit, et là, ça doit interpeller tout le monde, que 63 % sont issus des quartiers Nord. On va du 4e kilomètre, en passant par le 6e kilomètre, en allant jusqu’à la Presqu’île de Ducos, et là, ça représente 63 %. Donc aujourd’hui, il y a un véritable problème. Alors, je voudrais vous remercier d’aborder ça, parce que c’est aussi…, vous avez posé la question d’un problème de société, ça n’est pas qu’en Nouvelle-Calédonie, mais pour répondre plus précisément à votre question, on a plusieurs types de délinquances, ici, mais on a surtout une délinquance qui est spécifique, qui est une délinquance aujourd’hui qui est de plus en plus jeune, avec un phénomène d’addictologie, et en particulier l’alcool.

Journaliste : Monsieur Régnier, est-ce que vous partagez ce qui vient d’être dit ?

Gérard Régnier : On est devant un problème de société, en fait. La délinquance fait partie aussi de ce niveau de sécurité, on n’a pas encore abordé la délinquance routière, l’insécurité routière qui, elle, crée aussi des morts, des décès.

Journaliste : À peu près 60 par an !

Gérard Régnier : Ce qui est énorme pour notre pays et qui, en plus, crée de nouvelles difficultés dans la société. On est véritablement devant un problème de société qui englobe l’ensemble de cette notion de société, de sécurité, dont la délinquance en est un mouvement. À partir de là, la population est insatisfaite de cette situation, et c’est totalement normal.

Journaliste : J’entends bien, vous dites que la délinquance se trouve dans des zones urbaines où il y a une grande concentration d’individus. On a quand même des faits, et l’actualité nous le rappelle, Népoui par exemple, cambriolages et incendies de voitures. Poya, il y a eu même une marche des habitants sur les incivilités. En province Nord, on a relevé, par l’accroissement de la zone VKP, beaucoup plus de crimes et délits, sur la côte Ouest que sur la côte Est. Elle n’est pas que concentrée, finalement, sur les grandes zones et le grand Nouméa, Monsieur Washetine !

Charles Washetine : Je crois que, Gérard Régnier l’a indiqué, c’est un problème de société. La société d’aujourd’hui, qu’est-ce qu’elle est empreinte, c’est une société qui est empreinte d’inégalités sociales, inégalités de revenus. Ce qui se passe, et évoqué par Madame Lagarde, à l’instant, de dire qu’il y a ce phénomène de délinquance notamment dans les quartiers Nord de la ville. Qui vit dans ces quartiers ? Je crois que c’est aussi le résultat de la manière dont on a aménagé la ville, où il y a des concentrations de population avec des conditions précaires, qui font qu’aujourd’hui, avec également le phénomène de déscolarisation, qui pèse. Je crois que si on veut régler le problème de la délinquance, ça passe par un changement dans la manière dont on veut appréhender notre société, parce qu’il s’agit bien d’un problème de modèle sociétal.

Journaliste : Là, vous touchez aux causes de la délinquance, Madame Lagarde. Les causes de la délinquance, elles sont multifactorielles !

Sonia Lagarde : Elles sont multiples, mais je crois que pour aborder ce problème, qui provoque aujourd’hui un véritable agacement, moi, en tant que femme, je suis désolée, j’habite dans une ville comme Nouméa, si je sors de réunion et que je vais dans une réunion, le soir, et que j’ai conduit toute seule ma voiture, parce que j’ai, ni chauffeur, ni garde du corps, eh bien il y a certains quartiers, et en particulier sur Rivière Salée, où s’il est 11 h du soir, je me dis qu’il vaut mieux que je ne tombe pas en panne. Comment on peut concevoir aujourd’hui qu’un certain nombre de commerçants soient obligés de fermer leurs portes à 5 h du soir ? Tout ça, il faut analyser…

Journaliste : C’est votre ressenti, Monsieur Blaise ?

Philippe Blaise : La raison de la montée de cette banalisation de la délinquance et des incivilités, c’est encore une fois le problème de l’impunité. Moi, je crois que le cœur du problème, si on veut trouver des solutions pratiques, concrètes, c’est que les gens qui passent devant les tribunaux, qui sont arrêtés par les policiers, exécutent leur peine. Aujourd’hui, vous avez 1300 personnes qui ont des peines de moins de 2 ans, qui n’exécutent pas, qui sont en milieu ouvert, dont peut-être 30-50 qui ont un bracelet électronique. Il y a surtout 120 personnes…

Journaliste : 40 personnes ont un bracelet électronique !

Sonia Lagarde : 46 !

Philippe Blaise : 120 personnes qui ont été condamnées à des peines supérieures à 2 ans, qui devraient être en prison et qui ne le sont pas. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas assez de places de prison. Et ça, c’est pas la faute du gouvernement socialiste, c’est le résultat de décennies incuries en Calédonie, vous avez 238 places de prison, vous avez 400 personnes incarcérées. Nous avons un taux d’incarcérations pour 100 mille habitants de 154 personnes. Il faut savoir que la Calédonie n’est pas un pays qui est exceptionnel. Tahiti, c’est 153, la Martinique, c’est 233, et la Guyane, 237…

Journaliste : Là, vous faites une comparaison de la délinquance avec les autres outre-mer !

Philippe Blaise : Mais c’est important parce que…, et la Nouvelle-Zélande, 193. La Nouvelle-Zélande, c’est pas un pays fasciste. Ce que je veux dire, c’est qu’on doit mettre les moyens, il faut une nouvelle prison. On a besoin, en Nouvelle-Calédonie, d’une prison de 500 places. Ça coûte 10 milliards. À Tahiti, l’État a construit une prison de 400 places pour 10 milliards, je dis qu’on doit faire cet investissement parce que c’est la garantie d’une justice efficace et d’une vraie prévention.

Journaliste : Monsieur Régnier, selon vous, il y a des quartiers, disait Madame Lagarde, dont lesquels on n’ose pas s’aventurer, qu’on soit à Nouméa, dans la grand Nouméa, ou même dans la brousse, il y a certainement des endroits où on a peut- être peur d’aller.

Gérard Régnier : Oui, certainement, il y a des gens qui ont peur d’aller dans certains quartiers, c’est pas mon cas. Simplement, je pense que ça tient aussi aux conditions où les gens se retrouvent. Je pense que l’effet de l’urbanisation… J’ai été conseiller municipal au Mont-Dore, je crois que j’en ai fait un combat. L’urbanisation doit permettre justement d’avoir cette vision de sécurité des gens. Je crois qu’on est…

Journaliste : Ou mieux aménager l’habitat urbain !

Gérard Régnier : Mieux l’aménager et revoir aussi notre projet. Le tout voiture, comme nous avons ici dans le grand Nouméa, pour moi, c’est une erreur, c’est une erreur fondamentale. On ne partage pas des lieux communs. On a défini des secteurs, des quartiers, où chacun est dans son secteur, chacun est dans son quartier et il n’y a pas cet amalgame qui doit se faire, que l’on retrouve dans d’autres lieux, dans d’autres villes, où on peut se retrouver, on le voit d’ailleurs. Moi, je suis venu pour essayer de parler des solutions ou essayer de trouver des choses. Les choses que j’adore, que j’aime, par exemple, ce sont les foires, les foires qui se passent dans nos villages, dans nos communes, etc. Je pense que c’est des choses que le grand Nouméa, on le voit bien à Paita quand les choses se font, les populations sont mélangées, ils vivent ensemble. Ça, c’est un jour, deux jours. Il faut qu’on trouve le moyen d’être plus performants, à ce niveau-là. Madame Lagarde parlait de Nouméa, j’ai fait, un moment, de la formation sur l’urbanisation, et il y avait un chef de projet de Nouméa qui était là et qui disait « la place des Cocotiers, elle est magnifique, mais c’est une catastrophe ». « Pourquoi c’est une catastrophe ? » « Les gens sont sur les pelouses, les gens sont… » Mais allez en Nouvelle-Zélande, allez en Australie, c’est exactement la même chose.

Journaliste : Elle va vous répondre :

Sonia Lagarde : Moi, je suis tout à fait en phase sur une dynamisation qui doit être celle du centre ville. Je voudrais revenir sur ce que j’ai dit tout à l’heure, parce que les premières victimes, si moi, je me sens en insécurité pour traverser la place des Cocotiers à 7 h du soir, ou au volant de ma voiture à 11 h du soir dans certains quartiers, les populations de ces quartiers sont aussi les premières touchées. Donc, ça, je voudrais quand même rétablir ça, parce que la délinquance ne touche pas celui ou celle qui seulement qui va passer avec sa voiture, mais les gens du quartier au quotidien, par des vols, par des exactions en tous genres. Je pense qu’aujourd’hui, si on parle de délinquance, il faut qu’on soit pragmatique. D’abord, on doit faire le constat, c’est ce qu’on est en train de faire. Ensuite, il faut examiner les causes, et une fois qu’on a examiné les causes, on dit qu’est-ce qu’on peut faire. Aujourd’hui, on constate que la politique qui a été menée par la ville, qui est celle de ne pas avoir fait suffisamment pour faire participer les gens dans les quartiers, en particulier les jeunes, je pense aujourd’hui que la ville est responsable, est face à sa propre incurie. Mais ce que je voudrais dire aussi, c’est qu’on ne peut pas traiter le problème de la délinquance seulement dans une émission comme celle-là. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Il faut un plan Marshall parce qu’on a un pays à construire et on ne peut pas le construire sur des bases qui sont celles qu’on a aujourd’hui. Un plan Marshall, ça passe forcément…

Journaliste : Pas un financement Marshall, c’est-à-dire que c’est beaucoup d’argent !

Sonia Lagarde : Ce que je veux dire par là, c’est qu’il faut qu’on mette sur place, tout de suite, un observatoire de la délinquance. Il faut mettre tout le monde autour de la table. Quelles sont les causes et comment on fait pour les résoudre ? Et ensuite, on développe un plan Marshall, et après…

Journaliste : On a bien compris votre idée de plan Marshall. Les déficiences parentales, par exemple, qui peuvent être des raisons, Monsieur Washetine, et aussi l’appât du gain, des jeunes qui veulent réussir tout de suite, qui sont prêts à faire des petits trafics, des choses comme ça.

Charles Washetine : C’est une des raisons, la déstructuration de la cellule familiale, qui fait qu’aujourd’hui, beaucoup de jeunes sont plus ou moins laissés pour compte. Il faut recréer du lien, et moi, il me semble qu’avant de parler de répression ou de solutions pour régler le problème de ceux qui sont sortis notamment de la prison, etc., je crois qu’il y a des solutions qui doivent être trouvées en amont, et je pense notamment à l’école. L’école doit être un lieu où on peut vivre la citoyenneté, parce que c’est aussi l’enjeu qui s’impose à nous, la question du destin commun, en dehors des espaces qui doivent être dédiés aux rencontres, aux lieux de vie. L’école doit être adaptée à la réalité du pays.

Journaliste : L’alcoolisme, 95 % des passages à l’acte, c’est parce qu’il y a des causes d’alcoolisme derrière. Monsieur Blaise :

Philippe Blaise : Deux choses. D’abord, sur la question de la responsabilité de la mairie, il faut quand même rappeler que la sécurité, c’est d’abord une compétence régalienne, c’est d’abord l’État. Et à la mairie de Nouméa, il y a quand même 140 policiers sur le terrain qui assurent…, au minimum, pardon, trois patrouilles en permanence, quand la police nationale n’en assure parfois qu’une. Je pense que la mairie a mis les moyens. On a quand même l’une des polices municipales les plus importantes de France par habitant. Le problème, il est d’abord dans l’exécution des décisions de justice et il y a le problème de l’alcool, effectivement. On a, en Calédonie, un problème d’alcool, il faut le dire. Il y a 2500 ivresses publiques manifestes par an, c’est colossal. Et on sait que l’alcool est à la base de beaucoup de violences qui touchent tout le monde.

Journaliste : Qu’est-ce qu’il faut faire ? Supprimer la publicité pour l’alcool ?

Philippe Blaise : Là où je suis d’accord avec Madame Lagarde, c’est qu’il faut un plan d’ensemble, et le gouvernement a déjà lancé un plan ISA, mais il y a un ensemble de mesures toutes simples. D’abord, on a une réglementation locale qui ne permet pas aux policiers de saisir l’alcool, de détruire l’alcool que quelqu’un consommerait dans la rue. Or, on sait que lorsque quelqu’un s’installe à la plage de Magenta ou dans la rue, commence à sortir la glacière, c’est là qu’il faut intervenir. C’est pas quand la personne est saoule ou quand elle est mineure ou quand elle vend de l’alcool. Il faut revoir, c’est la délibération 6 de 1995…

Journaliste : Vous voulez accroître les pouvoirs, c’est cela ?

Philippe Blaise : Il faut que les policiers aient le pouvoir de sortir l’alcool de la rue. Aujourd’hui, si un policier prend une bière et la vide, il peut avoir des problèmes avec le procureur.

Journaliste : Monsieur Régnier, une réaction à une solution comme celle-là ?

Gérard Régnier : Oui, c’est une des solutions. Mais là aussi…

Journaliste : L’alcool, c’est un vrai problème de société !

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Gérard Régnier : C’est un vrai problème de société. Quand on ne connaît pas la société kanake, quand on ne connaît pas la civilisation kanake, sur le fait des gens qui sont très pudiques, qui ont beaucoup de pudeur sur la prise de parole, qui n’est pas évidente, on le sait comment on fonctionne en tribu. Il faut pouvoir donner la parole, etc. C’est vrai que l’alcool est devenu un dérivatif d’une société, qu’elle soit kanake, qu’elle soit océanienne, qu’elle soit autre aussi. Elle est devenue une échappatoire aussi aux problèmes. Peut-être, là aussi, à ce niveau-là, et là, je suis totalement d’accord avec Monsieur Washetine, c’est le niveau éducatif est important. Je crois que le projet éducatif dans lequel nous nous sommes engagés doit prendre aussi conscience du rôle à jouer. Les enfants passent pratiquement 60 % de leur temps à l’école, et c’est à ce niveau-là. Moi, j’ai eu à intervenir auprès d’enfants du collège de Boularis, sur le fait que je trouvais que le monde des jeunes, le monde de l’adolescence était violent par la parole. Je trouve qu’on est dans un monde où l’injure est beaucoup plus facile que les amabilités. Ça paraît tout simple, comme ça, mais vivre 24 h / 24 dans l’injure, forcément, au bout d’un moment, ça crée des problèmes.

Journaliste : C’est votre vision, aussi, Monsieur Washetine ?

Charles Washetine : Oui, je crois que la difficulté, c’est qu’au-delà même des espaces comme l’école et la famille, vous avez aussi tout ce qui touche aux communications nouvelles. Quand on voit, à la télévision, toute cette violence permanente, là aussi, je crois que…

Journaliste : Mais Monsieur Washetine, quand même, c’est pas pour défendre le média, mais on peut éteindre le bouton aussi, si on ne veut pas regarder !

Charles Washetine : Oui, absolument, mais bon. Dans des familles où la télévision est arrivée il y a peu, on subit les programmes, et donc, on n’a pas toujours le choix. C’est une manière, pour les familles, de sortir de leur quotidien. Je crois que s’il y a un enjeu, c’est bien que les moyens de communication comme l’école, comme les familles…, le problème pour voir comment, à l’endroit où on est, on peut agir ensemble.

Journaliste : Madame Lagarde, Monsieur Blaise, Monsieur Régnier, Monsieur Washetine, qui doit agir ? L’État, les communes, la Nouvelle-Calédonie, les provinces ? Parce que les maires sont au cœur de la prévention de la délinquance, par exemple.

Sonia Lagarde : Tout à fait. Moi, je voudrais juste revenir sur un point. Il faut de la répression. Moi, j’ai tendance à dire, c’est tolérance zéro. La délinquance, c’est tolérance zéro, mais à côté, je mets « égale prévention ». Aujourd’hui, on parlait de conflits. On a des outils entre les mains, et je déplore aujourd’hui qu’on ne les ait pas utilisés. Il y a des dispositifs, comme la médiation, qui marchent très bien au sein des écoles, mais voir…, il y a une espèce de frilosité pour aller vers ça aujourd’hui alors que ce sont des expériences qui ont parfaitement marché ailleurs et qu’on doit utiliser aujourd’hui, en particulier dans les maisons de quartiers. Je suis assez d’accord avec Charles Washetine quand il dit que, dès l’école, il faut absolument faire quelque chose, c’est une question de civisme. Mais on assiste aujourd’hui à fait, où les familles ne s’occupent plus des enfants, où la police aujourd’hui, 85 % des délits qui sont commis, c’est sur l’autorité. Ça veut dire qu’aujourd’hui, on ne craint plus la police, mais on ne craint même plus les profs à l’école, parce qu’on a des exemples récents qui nous ont permis de constater ces faits-là.

Journaliste : Un couple qui travaille n’a pas souvent parfois le temps de s’occuper des enfants.

Sonia Lagarde : Bien sûr, et ça, c’est problématique, mais il y a aussi un autre phénomène. Pourquoi on retrouve les enfants dans la rue ? Il faut aussi se poser ces questions et c’est pour ça que je vous parlais de l’observatoire de la délinquance, parce que ce sont des vraies questions. La sur-cohabitation dans les logements, aujourd’hui, implique que vous avez trois ou quatre familles qui vivent ensemble. Les gosses, ils sont où ? Ils sont forcément dans la rue.

Journaliste : Qui doit agir, selon vous ?

Sonia Lagarde : Tout le monde doit agir. Parce qu’aujourd’hui, je déplore qu’en Nouvelle-Calédonie, il y a des compétences qui sont dévolues aux communes, il y a des compétences qui sont dévolues aux provinces, il y a des compétences qui sont dévolues à la Nouvelle-Calédonie. Essayons au moins, une fois, de mettre les choses à plat.

Journaliste : Monsieur Blaise, les CLSPD, ces fameux contrats locaux de sécurité et de prévention, est-ce que ça fonctionne ?

Philippe Blaise : D’abord, les frontières entre les différentes autorités sont poreuses, parce que, par exemple, la mairie de Nouméa a quand même équipé 20 véhicules de la police nationale de GPS. Et la province a elle-même fourni du matériel à la police nationale. Il y a quand même des solidarités qui dépassent les champs de compétences, et c’est heureux. Concernant les contrats locaux de sécurité, ce qu’on constate, c’est que dans les petites communes où les relations sont plus…

Journaliste : Il y en a 5 en Calédonie, pour l’instant.

Philippe Blaise : Par exemple, Dumbéa et Paita, ça marche bien entre les gendarmeries et les mairies, pour mettre en place des TIG, vous savez, notamment pour repeindre les tags. À Nouméa, c’est plus compliqué, il y a trop de monde autour de la table. Et moi, je pense que si on veut, pas simplement enfermer les gens, faire de la peine éducative, notamment pour la petite délinquance, les gens qui ne sont pas récidivistes, il faut avoir en permanence des chantiers où on peut placer ces gens en travaux d’intérêt général. Et il manque une association qui fédèrerait toutes les collectivités pour piloter ces chantiers. À une époque, je m’étais intéressé à la lutte contre les tags. J’avais pris mon bâton de pèlerin, j’étais allé voir les différentes administrations, et j’avais constaté qu’il manquait ce lien de façon à avoir des chantiers éducatifs pour les jeunes.

Sonia Lagarde : Je voudrais juste rebondir, parce qu’on parle du CLSPD de Nouméa. Le CLSPD de Nouméa, pour une ville de 100 mille habitants, c’est un cadre, une secrétaire. Ça ne peut pas fonctionner. Et ça, ça a été…

Journaliste : Il y a beaucoup d’actions de terrain, Madame Lagarde !

Sonia Lagarde : Non, mais attendez, une personne avec une secrétaire, ça ne peut pas le faire. Il y a un certain travail de coordination. Sur les TIG dont parlait Monsieur Blaise, quand vous pensez qu’à la mairie de Nouméa, aujourd’hui, on a juste été capable d’en employer 24. Donc, on n’est pas du tout…

Journaliste : Mais ça ne concerne pas que la mairie de Nouméa !

Sonia Lagarde : Non, mais la commune, elle est passée de 8 à 24, cette année. Comment on peut accepter aujourd’hui que dans une ville qui s’appelle Nouméa, on va dépenser 35 millions, voire plus, pour détager, alors qu’on n’est pas du tout dans la prévention et qu’on ne les utilise pas. Moi, je préfère qu’on mette 35 millions dans des éducateurs et qu’on aille chercher des TIG.

Philippe Blaise : Non, je suis désolé, sur les tags, il faut repeindre. D’abord, parce que c’est un enjeu économique pour le tourisme à la Calédonie, c’est un enjeu, parce qu’une ville qui est dégradée, c’est une ville où il y a un sentiment d’insécurité, donc, je pense que 35 millions, c’est pas cher payé. Je pense qu’il faut mettre plus de moyens. Il faut interdire la vente des bombes de peinture.

Journaliste : Ces contrats locaux de sécurité et de prévention de la délinquance, les provinces ont des comités provinciaux de prévention de la délinquance. Il y en a un par province. Est-ce qu’il fonctionne, Monsieur Washetine ?

Charles Washetine : Sur le sujet, je vous avoue que je ne saurai pas dire exactement ce qu’il en est.

Journaliste : Monsieur Régnier :

Gérard Régnier : Moi, ce que je voulais dire pour répondre à votre première question, au-delà du CLSPD, les gens travaillent. Je voulais saluer, par exemple, le travail du sénat aujourd’hui qui est en train de travailler sur le socle des valeurs communes. Je pense que c’est des éléments importants. Là où je rejoins complètement Monsieur Washetine, la citoyenneté, ça, c’est véritablement nous, les politiques, qui n’ont pas été à la hauteur.

Journaliste : Qu’est-ce que vous voulez dire, par là ?

Gérard Régnier : Parce qu’on ne l’a pas donnée, cette notion de destin commun. On l’a bafouée d’une manière politique, et on ne l’a pas apportée d’une manière…

Journaliste : Vous pensez que ça a généré de la délinquance ?

Gérard Régnier : Oui, parce qu’il faut pouvoir trouver les lieux qui nous rassemblent. Et en fait, sur ce genre de sujets, on s’est plus chamaillés que rassemblés.

Journaliste : On n’a pas trouvé les lieux pour rassembler les citoyens, les coutumiers, les élus, les décideurs, les socioprofessionnels, c’est ça que vous voulez nous dire ?

Gérard Régnier : Mais ça paraît important dans le concept, ne serait-ce, on parle de la justice qui est de compétence régalienne. La justice s’est toujours rendue au nom du peuple français. Il faudra bien que cette justice, elle soit rendue au nom du peuple de ce pays, par rapport au pays, c’est très important, parce que là, on va véritablement prendre en compte les valeurs de notre pays. Et forcément, il y a les valeurs universelles, que l’on partage sur le monde entier, mais en même temps, on a des valeurs qui nous sont propres. Et je trouve que nous ne sommes pas assez ambitieux de se lancer justement sur ces démarches-là, et certainement qu’on pourrait trouver, en prévention, des moyens d’actions qui seraient certainement très propices par rapport à l’insécurité.

Journaliste : Une réaction de Monsieur Blaise :

Philippe Blaise : Il faut quand même rappeler que la justice de la République, c’est s’adapter aussi au contexte local puisqu’il y a, en ma connaissance, des assesseurs coutumiers. Donc, elle a su s’adapter à la réalité sociale kanake. Après, la République française, elle a des valeurs universelles et là, je sais qu’il y a toujours cette accusation de justice coloniale, c’est un discours qu’on retrouve. Mais la justice, elle est rendue pour tout le monde.

Journaliste : Est-ce que les lois de la République sont suffisamment appliquées en Calédonie, selon vous, Monsieur Blaise ?

Philippe Blaise : Le juge a une capacité d’appréciation. De toute façon, il a ce que lui permet le droit, et après, il a une fourchette de manœuvres, il l’adapte en fonction de la réalité sociale. Moi, je pense que c’est pas là qu’est le problème. Le problème, il est surtout, comme je le disais en préambule, dans l’exécution réelle de la justice. Parce qu’il ne faut pas oublier une chose, c’est que tout le monde est victime des problèmes de délinquance. C’est pas que les Blancs, c’est aussi les Kanaks, c’est tout le monde. Et donc, la justice doit protéger tout le monde, dans ce pays.

Journaliste : Monsieur Washetine :

Charles Washetine : Quand on regarde ce qui se passe, par exemple, pour l’accès à certains lieux, comme la baie des Citrons, aujourd’hui, où un certain nombre de catégories de personnes sont exclues…

Journaliste : Vous parlez des boîtes de nuit ?

Charles Washetine : Oui, entre autres, la discrimination qui est encore permanente. Le vrai défi pour la Nouvelle-Calédonie, c’est de dire comment on voit notre propre avenir. On a un modèle, et moi, je crois que la Nouvelle-Calédonie est un pays neuf et on a un modèle sociétal à construire. On verra ce qui va se passer dans le Nord, où on est en train de nous réapproprier un espace, des nouvelles écoles, mais je pense qu’il faut se sortir du modèle actuel. Je crois que c’est le défi qui s’impose aux uns et aux autres. On ne peut pas régler le problème de la délinquance en stigmatisant simplement une certaine catégorie de la population, comme c’est le cas aujourd’hui. Effectivement, il y a des problèmes. Moi, je viens du Mont-Dore quasiment chaque semaine, on voit des voitures brûlées sur la route. Moi-même, j’ai eu mon propre véhicule brûlé. C’est un véritable défi, mais pour pouvoir régler ce problème, je crois que c’est bien en amont. La question de l’école, de la prévention, je crois que c’est…, et surtout du modèle sociétal qu’on veut pour demain. Il faut se sortir du modèle actuel où il y a, on continue à le voir. On fait des réformes, mais pour conforter des privilèges qui datent d’une certaine période. Il faut moderniser notre économie, il faut moderniser notre fiscalité. Ça passe aussi par des réformes…

Journaliste : Ça sera le mot de la fin en ce qui concerne Parler Vrai. Merci à tous les quatre.

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