Accueil VU SUR LE WEB A Poya, dans la « brousse » : « Nous nous sommes fait assez de misères »

A Poya, dans la « brousse » : « Nous nous sommes fait assez de misères »

( 30 novembre 2017 ) Source : Le Monde Il y a trente-trois ans, le caldoche Claude Metzdorf et le Kanak Hilaire Meureureu-Gowé s’affrontaient sur les barrages.

Claude Metzdorf, caldoche, et Hilaire Meumeureu-Gowé, Kanak, étaient face à face durant les évènements de novembre 1984 à Poya. Réconciliés, ils se remémorent cette époque d’avant le référendum de 2018.

En 1984, lors des « événements », comme on continue à les appeler ici, ils se faisaient face de part et d’autre des barrages dressés aux abords de Poya, petite commune de 2 000 habitants (3 000 aujourd’hui) de la côte ouest, dans la « brousse », à 200 kilomètres au nord de Nouméa. Claude Metzdorf, descendant d’une vieille famille caldoche installée sur la rive gauche de la Moindah depuis 1902, dirigeait l’antenne locale du Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR), l’organisation loyaliste présidée par Jacques Lafleur. Les frères Meureureu-Gowé faisaient partie du commando de quelque deux cents Kanak descendu de la tribu de Montfaoué, ce dimanche 18 novembre, pour répondre au mot d’ordre de « boycott actif » des élections territoriales lancé par le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) et empêcher le déroulement du scrutin.

Aujourd’hui, Claude Metzdorf élève toujours du bétail, bovins et cervidés, sur l’exploitation familiale de plusieurs milliers d’hectares. Julien Meureureu-Gowé est un entrepreneur prospère à la tête d’une société de transport qui emploie plus de trente salariés et habite une belle villa dans la vallée. Hilaire Meureureu-Gowé est resté à la tribu, dans les collines, au-delà des roches d’Adio. Il vit modestement dans une case sans grand confort, sur laquelle flotte toujours le drapeau de la Kanaky, effectue le ramassage scolaire des enfants de la tribu dispersés sur les terres coutumières et préside le conseil des anciens.

Pendant dix jours, la situation à Poya a failli à tout moment basculer dans le drame. Indépendantistes, loyalistes, gendarmes, tout le monde était armé. « On ne savait pas jusqu’où irait l’affrontement. On avait peur », reconnaît Claude, chez qui s’étaient réfugiées une vingtaine de personnes. Au cours de ces journées violentes, vingt-trois habitations et magasins du village ont été incendiés. Les indépendantistes, cependant, ne se sont jamais attaqués à des maisons occupées. « Avec le recul, on s’aperçoit qu’ils n’étaient pas là pour nous tuer. S’ils l’avaient voulu, ils auraient pu le faire sans difficulté », poursuit Claude. Jacques Lafleur, avec qui il était en liaison quotidienne, avait fait passer la consigne de ne pas recourir aux armes. « Surtout il ne faut pas tirer, il ne faut pas que le sang coule », avait intimé le dirigeant loyaliste.

Coup de fusil

Il s’en est fallu de peu, pourtant. Hilaire, lui, a perdu le pouce de la main gauche, emporté par un coup de fusil tiré par l’occupante d’une maison dans laquelle il s’était introduit par effraction à la recherche d’une arme à feu. Il a fait trente mois de prison avant d’être amnistié en 1988. Les photos de l’époque accrochées au mur de sa case le montrent posant sur les barrages à côté des autres jeunes indépendantistes kanak, arme à la main. Mais il se défend d’avoir voulu s’en prendre à celui qui dirigeait alors les opérations du côté loyaliste. « C’était dur pour moi de lui faire du mal alors qu’avant on se voyait tous les jours », lâche-t-il d’un air contrit.

Le 28 novembre, après dix jours de tensions, les protagonistes se réunissent à la mairie, sous l’égide de Mickaël Meureureu-Gowé, le frère aîné, alors maire de la commune, aujourd’hui décédé, pour parvenir à un protocole d’accord. « Après un très large débat dominé par le bon sens et la compréhension », comme le rapporte le procès-verbal de la réunion, les deux parties acceptent de « garantir la liberté de circulation totale pour tous et l’arrêt des exactions de toutes natures ». « Pour mettre fin aux situations vécues jusque-là par les populations de la commune et éviter qu’elles se renouvellent, une commission des sages » est nommée. « On a fait nos accords de Matignon avant les grands », saluent de concert Claude et Hilaire.

« J’ai mûri avec le temps »

Les deux hommes mettront toutefois plus d’un an avant de se reparler. Maintenant, le temps a passé. Ils s’assoient côte à côte pour « libérer la parole », après que Claude a présenté la coutume, une tradition locale. Et tous deux ont un même cri du cœur : « Ne plus jamais refaire 1984. Nous nous sommes fait assez de misère comme ça. » Leurs positions se sont rapprochées. « Je reste sur l’indépendance mais j’ai mûri avec le temps. C’est l’indépendance pour tout le monde », précise Hilaire. « Chacun a fait beaucoup de chemin. Maintenant, il reste à trouver le point de jonction, poursuit Claude. Mais on ne sait pas quel va être le point de jonction. »

L’un et l’autre adressent les mêmes reproches aux dirigeants politiques du territoire, indépendantistes comme non-indépendantistes, de ne pas avoir été capables de développer au cours de ces deux dernières décennies un projet de sortie de l’accord de Nouméa, de ne pas avoir su expliquer le « destin commun » pour la Nouvelle-Calédonie, y compris dans leurs propres rangs, vis-à-vis de leurs militants, de ne pas l’avoir anticipé. « Je n’ai plus confiance, se désole le Kanak de Montfaoué. Ils parlent beaucoup, se critiquent beaucoup, mais nos leaders d’aujourd’hui sont toujours ceux de 1984, ils ne laissent pas la place aux jeunes. On dirait qu’il y a un verrouillage de la chaise sur laquelle ils sont assis. »

« On parle beaucoup aujourd’hui du “destin commun” du “vivre-ensemble”, mais en brousse ça existe depuis longtemps, rappelle Claude. Cet avenir, on le construira ensemble, parce qu’on est tous métis. Alors, il faut en finir avec le double langage, arrêter de dire une chose à Paris et le contraire ici. Et oser dire que la route, ce n’est pas à sens unique, c’est à deux voies. » Et à deux voix.

Source : Le Monde

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