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La Nouvelle-Calédonie face à son destin – Le Point

NOUMÉA, 30 octobre 2018 (Le Point) – REPORTAGE. Dimanche, les 174 154 électeurs de l’archipel français du Pacifique sud sont appelés aux urnes pour décider, ou non, de leur indépendance.

La nuit tombe sur le quartier du Bosquet à Koné, capitale de la province du nord. Dans ce moderne et coquet lotissement, né lors du boom immobilier consécutif à la construction de la grande usine de nickel de Koniambo, les logements sociaux entourent une large étendue herbeuse et un terrain de basket. Ce soir, les militants locaux du FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste), qui fédère la majorité des forces indépendantistes, ont organisé une réunion d’information. Alors que la nuit est désormais bien installée, ils ne sont que quelques dizaines d’habitants à venir y assister. Ils comptent parmi les 174 154 électeurs de Nouvelle-Calédonie appelés aux urnes ce dimanche 4 novembre, pour répondre à la question : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? »

Les questions affluent. « Que deviendront les lois françaises après l’indépendance ? » s’inquiète l’une. « Qui paiera nos retraites ? » veut savoir un autre. Et les impôts augmenteront ils ? Et comment compenser la manne financière (1,4 milliard d’euros, soit 17 % du PIB calédonien) apportée chaque année par l’État français ? Les réponses se veulent rassurantes, mais celle d’Angy Boehe, élue de l’Union calédonienne, est la plus explicite… dans l’imprécision : « D’abord, vous devez répondre oui au référendum. Pour le reste des questions juridiques, on verra ensuite… » Et le tabac, et l’essence, et le café seront-ils plus chers ? « On va d’abord passer le cap du 4 novembre, puis on va s’asseoir et parler des différents modèles », répond Pierre-Chanel Tutugoro, élu au Congrès de Nouvelle-Calédonie et maire de Ponérihouen.

Pacification des esprits

L’autodétermination sur l’indépendance est issue du processus de réconciliation mis en place après les « événements », ces quatre ans de quasi-guerre civile (1984-1988) qui ont mis le Caillou à feu et à sang. Après les accords de Matignon-Oudinot en 1988 et de Nouméa en 1998, ce référendum vient couronner trente années de pacification des esprits. On revient de loin, rappelle cet ancien haut fonctionnaire métropolitain en poste à Nouméa aux débuts des années 1980 et aux convictions anti-indépendantistes affirmées. « La situation ne pouvait plus durer, estime-t-il. Non sans raison, les Kanaks marginalisés se sentaient exclus du développement économique. Le racisme de certains leaders caldoches s’exprimait ouvertement. » Et de rappeler qu’il y a moins d’un siècle, Willy Karembeu, l’arrière-grand-père du footballeur Christian Karembeu, avait été envoyé à Paris lors de l’exposition coloniale de 1931, pour être exposé dans un zoo humain avec une centaine d’autres Kanaks*.

Élie Poigoune, président de la Ligue des droits de l’homme de Nouvelle-Calédonie et figure tutélaire de la lutte indépendantiste, est membre du conseil des sages assistant le haut-commissaire Thierry Lataste. Il estime que les Néo-Calédoniens ne peuvent plus vivre dans les anciennes rancœurs : « Autrefois, on ignorait les Kanaks, mais l’État est aujourd’hui très attentif, très à l’écoute, très bienveillant. Notre petite île est entourée de géants. On a besoin d’un grand pays pour nous épauler. Je suis persuadé qu’on doit travailler ensemble, que ça doit continuer. »

« On est condamnés à vivre ensemble »

Le résultat du scrutin du 4 novembre ne semble faire de doute pour personne, les sondages sont unanimes : ils accordent jusqu’à 70 % des voix aux non-indépendantistes… Mais l’ambiance est apaisée, pour l’instant. Élie Poigoune le dit haut et fort : « Le seul avenir, c’est le calme ! » C’est aussi le mot d’ordre pour l’homme qui monte sur le territoire, Macroniste sans le dire vraiment, le député Philippe Gomes. Ce samedi, il tient meeting au centre culturel de Sarraméa. Il veut, dit-il, « que la Calédonie reste dans la France ». Ce membre de Calédonie Ensemble, le parti à la tête du gouvernement territorial et de la province sud, craint paradoxalement que le succès de son camp soit trop net : « Il ne faudrait pas déboucher sur un affrontement haineux, raciste, brutal. C’est une échéance démocratique, dans le respect des opinions de chacun. Il n’est pas question d’humilier la moitié de la population ! On est condamnés à vivre ensemble. On peut chercher une solution dans le cadre de notre destin commun. » D’ailleurs, insiste-t-il, la Nouvelle-Calédonie jouit déjà de relations détendues avec la métropole : « La République nous donne déjà les moyens de notre souveraineté. Dans l’éducation par exemple, nous décidons tout ici, et la République paye ! »

Le camp des séparatistes n’est d’ailleurs pas unanime : le Parti travailliste, tout comme le syndicat qui lui est associé, appelle à boycotter cette « farce électorale » entérinant selon eux « la négation du peuple kanak ». Traduction : le corps électoral n’aurait dû être constitué que par la population mélanésienne originelle. Excluant donc les descendants des colons arrivés dès la fin du XIXe siècle, bagnards et autres bannis. Les terres des Kanaks ont bien été spoliées, cette situation étant explicitement reconnue dans les accords de Nouméa, mais les choses se réparent. Quand des terres privées sont à vendre, elles sont acquises par l’Agence de développement rural et d’aménagement foncier (Adraf), puis remises aux autorités coutumières qui gèrent aujourd’hui un demi-million d’hectares, plus du double des terres privées. Elles sont alors, le plus souvent, rendues à la nature, demeurant inexploitées. Résultat : sur l’archipel, l’agriculture et l’élevage locaux ne sont pas autosuffisants, 18 % de la consommation alimentaire est produite sur place, contre 50 % à La Réunion… Pour autant, la Nouvelle-Calédonie maîtrise déjà une large part de son destin. Ne lui manquent que les attributions régaliennes (justice, défense, ordre public, affaires étrangères, monnaie). Nombreux sont ceux qui pensent que ces prérogatives sont hors de prix et que le territoire ne doit pas se priver de les faire financer par Paris.

Droits coutumiers

 © Jean GUISNEL
Maxime Nikiriai est président du conseil de district de Poya, dans la province du nord. Chef du clan Nikiriai Meou, il veille au respect de ses droits coutumiers. © Jean GUISNEL

Ce matin, à la mairie de Poya, il évoque devant le conseil municipal l’avenir des membres du personnel de la centrale électrique à charbon locale, bientôt remplacée par une centrale solaire : « Je ne suis pas propriétaire direct des terrains de la région de Poya, mais garant du respect de ce foncier qui appartient à notre clan depuis la nuit des temps. » Sa fonction est héréditaire, cet ordre immuable ne se discute pas, c’est la coutume. Un ensemble de règles non écrites réglementant la vie des Kanaks et reconnues par les accords de Nouméa. Les juges disposent d’assesseurs coutumiers et les gendarmes qui rédigeaient naguère les procès-verbaux de palabres coutumiers, en faisant ainsi des objets juridiques reconnus par l’administration, sont désormais remplacés par des officiers publics du gouvernement territorial. Des hiérarchies non électives complexes ont été officialisées et les populations autochtones sont notamment représentées par un Sénat coutumier consultatif. Le ver est dans le fruit, estiment d’ailleurs les puristes. Car les sénateurs sont rémunérés, alors que les fonctions coutumières sont par essence bénévoles.

Rupture

Luc Wema est l’un des 16 sénateurs coutumiers. Il représente le district de Haut-Nendia. © Jean GUISNEL

Il est l’un des seize sénateurs coutumiers. Luc Wema, qui représente le district de Haut-Nendia, y voit un système idéal, qui l’a « désigné selon nos us et coutumes, par consensus ». « Nous avons un rôle consultatif sur l’identité kanak », explique-t-il. Sauf que les mœurs évoluent, et que le Sénat, c’est un peu l’ancien monde. Il n’existait pas un seul lycée dans la province du nord en 1988, ils sont cinq aujourd’hui. Une université est sortie de terre. Un centre pénitentiaire réclamé de longue date par les dirigeants indépendantistes de la province nord verra le jour à Koné. Une évolution positive, mais dont sont exclus de nombreux jeunes Kanaks restés vivre dans les tribus.

Maxime Nikiriai, comme tous ceux que nous avons rencontrés, s’inquiète : les tribus, les clans, les lourdes règles de la tradition n’ont plus d’attrait pour des jeunes éduqués et collés aux écrans de leurs smartphones. « La coutume permet de savoir à quel monde tu appartiens. Les jeunes ne s’y retrouvent plus, ils voient ailleurs. S’ils sont mal, c’est qu’ils se sentent rejetés. Ils se jettent sur l’alcool et sur le cannabis », déplore le chef de clan. La rupture est réelle, note un haut fonctionnaire expérimenté : « Il n’existe ici aucun métissage culturel. Soit on vit dans la coutume, soit on choisit le mode de vie européen ! » Vieux routiers des batailles indépendantistes, le syndicaliste Sylvain Néa ironise : « avant 1984, on était des étrangers chez nous. Quand les portails se sont ouverts à partir de 1988, on s’est engouffré dans les avantages. Et maintenant, on a même des Kanaks corrompus… C’est un comble ! »

* Depuis l’accord de Nouméa (mai 1998), l’orthographe officielle de Kanak ne reprend plus le terme « canaque », mais kanak, invariable en genre et en nombre. Néanmoins, le Larousse et le Petit Robert, ainsi que l’Académie française, l’accordent en nombre.

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SOURCE : Le Point

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