Accueil Si y'a pas toi y'a pas moi ! Nouvelle-Calédonie, deux visions pour un avenir commun – La croix

Nouvelle-Calédonie, deux visions pour un avenir commun – La croix

(2 novembre 2018) À la veille du scrutin, deux des principaux représentants des forces loyalistes et indépendantistes ont échangé pour « La Croix » sur la manière dont ils envisagent l’avenir du Caillou. Dialogue.

Au quatrième étage de l’immeuble « Le Phare », dans les locaux du Congrès de la Nouvelle-Calédonie, le chef coutumier kanak Roch Wamytan, président au Congrès du groupe UC-FLNKS (coalition de partis indépendantistes), et le député Philippe Gomès (UDI), à la tête de Calédonie ensemble (principal parti non indépendantiste, droite modérée), ont accepté pour La Croix d’engager le dialogue sur l’avenir de leur territoire. Ces deux anciens hauts fonctionnaires, présents dans le paysage politique depuis quarante ans, s’opposent sur de nombreux sujets (appartenance à la France, processus de décolonisation, immigration…) mais savent aussi porter des combats en commun, en particulier pour la jeunesse. Au Congrès, leurs partis respectifs ont par exemple voté ensemble en 2016 l’important « projet éducatif de la Nouvelle-Calédonie ».

Quels que soient les résultats de la consultation du 4 novembre (les sondages donnent le « non » à l’indépendance largement majoritaire), Roch Wamytan et Philippe Gomès insistent sur l’importance du consensus pour construire la Nouvelle-Calédonie de demain. Un engagement que ne partagent pas toutes les formations politiques de l’archipel. Côté indépendantiste, le Parti travailliste appelle en effet au boycott du référendum. Côté non indépendantiste, le sénateur LR Pierre Frogier a déclaré mardi 30 octobre son intention, en cas de victoire du « non », d’« écarter » la possibilité d’organiser un deuxième et un troisième référendum, pourtant garantie par l’accord de Nouméa signé en 1998 par l’ensemble des partis politiques.

Les Nations unies considèrent la Nouvelle-Calédonie comme un « territoire non autonome ». Quand, selon vous, le processus de décolonisation sera-t-il achevé ?

l’indépendantiste Roch Wamytan./Théo Rouby/pour La Croix
L’indépendantiste Roch Wamytan. / Théo Rouby/pour La Croix

Roch Wamytan : Lorsque nous serons indépendants. C’est le sens de l’histoire, celle d’un peuple qui vivait là avant qu’un autre prenne possession de l’île en 1853, installe sa colonie, ses lois, avec l’impact que l’on connaît sur la population ­kanake. Au regard du droit international, un peuple qui a été colonisé a le droit d’être libéré.

 

Le non-indépendantiste Philippe Gomès./Théo Rouby/pour La Croix
Le non-indépendantiste Philippe Gomès. / Théo Rouby/pour La Croix

Philippe Gomès : Je crois que l’étape ultime de décolonisation peut être autre chose que l’indépendance. La Nouvelle-­Calédonie doit aboutir à une situation d’émancipation, aux confins ultimes de l’autonomie, mais en restant dans la ­République. La logique de l­’accord de Nouméa demeure la décolonisation par l’accès à la pleine souveraineté. Elle devra – peut-être dans une génération – muter vers une organisation politique que nous aurons librement négociée ensemble, indépendantistes et non-indépendantistes. Si le peuple ­néo-calédonien l’approuve, celle-ci pourra être considérée comme la version ultime de la décolonisation.

R. W. : Je ne suis absolument pas d’accord. Pour nous, la fin du processus, c’est l’indépendance. Si elle ne passe pas lors des trois référendums prévus par l’accord de ­Nouméa (1), nous remettrons tout à plat. On ne lâchera rien. Si le « non » l’emporte, un second référendum sera donc organisé…

P. G. : Si demain, les indépendantistes demandent l’instauration d’un deuxième puis d’un troisième référendum, ces derniers auront lieu. Calédonie ensemble respectera les termes de l’accord de Nouméa. Cependant, si, comme nous le pensons, 70 % des Néo-Calédoniens votent « non » dimanche, il n’est pas pertinent politiquement et il est dangereux économiquement d’organiser ces nouvelles ­consultations.

R. W. : L’État français nous a trop souvent roulés dans la farine ces 70 dernières années, et nous craignons que cela continue. Nous avons signé un accord et mis en place un dispositif qui répond à la revendication d’un peuple qui a été colonisé – et nous considérons qu’il l’est toujours. Il ne faut pas y toucher tant que ce processus n’est pas arrivé à son terme. C’est une question de confiance. Mais nous arrivons à un moment compliqué de notre histoire. Nous n’avons pas réussi à convaincre les autres non-Kanaks.

P. G. : Roch exagère quand il dit que nous avons été « roulés dans la farine depuis 70 ans ». C’était vrai jusqu’aux accords de ­Matignon (1988), et c’est ce qui a notamment conduit une partie des Néo-Calédoniens d’origine kanake à se dire indépendantistes, mais depuis lors, l’accompagnement de l’État a été sans faille. Les indépendantistes doivent faire leur autocritique. Le constat est effectivement que les autres (les non-Kanaks, NDLR) n’ont pas été convaincus par leur projet. Pas plus qu’une part de la population kanake, de plus en plus urbanisée, et notamment de la jeunesse.

R. W. : Je suis un peu agacé quand on parle de la jeunesse. À 18 ans, on pense souvent à autre chose qu’à la politique, sauf quand on a été très conscientisé dans la cellule familiale. ­Durant la campagne, on s’est tout de même dit qu’on avait peut-être loupé quelque chose. Nous ­avions par exemple assuré le suivi de la première génération de jeunes Kanaks qui faisaient leurs études en France entre 1988 et 1998, mais pas après. Et avons-nous eu raison d’accepter de retarder le référendum (initialement prévu en 1998, NDLR) jusqu’en 2018 ? Les années ont passé et on a du mal à réveiller les consciences. Il faut qu’on essaie de voir comment associer toutes les communautés arrivées dans le pays pour faire émerger un peuple.

Le peuple néo-calédonien est-il une réalité ? Le racisme est encore fort entre les communautés…

P. G. : Je ne suis pas d’accord. La majeure partie de la Nouvelle-Calédonie n’est pas raciste. À Nouméa, l’urbanisme a créé des quartiers non mélangés, mais ailleurs, les différentes communautés vivent réellement ensemble, notamment en brousse. Les métissages biologiques et culturels progressent dans le pays. Toutefois, le développement exponentiel de la délinquance – essentiellement de mineurs kanaks – a effectivement pu conduire à la résurgence du racisme. S’il y a aujourd’hui une lèpre pour le vivre-ensemble, c’est celle-là.

R. W. : Nous, nous voyons ça sous l’angle politique. Regardez la situation au Vanuatu, que les non-indépendantistes prennent souvent en exemple pour dire : « Si on est indépendants, on sera aussi pauvres qu’eux. » Là-bas, il n’y a pas de délinquance, les jeunes ne portent pas de capuches, ne taguent pas et respectent la coutume (2). Ça veut bien dire que la délinquance est liée au type de société que nous sommes en train de construire ici. C’est pour cela qu’on dit que notre système est encore ­colonial.

Quelles solutions apporter à cette délinquance ?

P. G. : On a déjà mis en place différentes actions, notamment à l’égard des décrocheurs scolaires, qui forment le principal vivier de cette délinquance. Nous avons travaillé avec les indépendantistes sur le projet éducatif.

R. W. : C’est vrai que nous avons porté cela ensemble, mais il faut aller plus loin pour adapter le système scolaire. On fait toujours du copier-coller du modèle français sans le revoir en fonction de notre type de ­population.

P. G. : Il faut voir d’où l’on vient ! Cela ne va pas aussi vite qu’on voudrait, mais il y a des progrès. Le tiers des étudiants de l’université de Nouméa sont aujourd’hui kanaks. Je voudrais dire le fond de ma pensée : la problématique kanake n’est pas une problématique kanake. C’est la question plus vaste de l’insertion des peuples autochtones dans un système de type occidental. C’est la question des Aborigènes en Australie, des Maoris en Nouvelle-Zélande…

Les Kanaks représentent tout de même une proportion bien plus élevée que ces populations dans leurs pays respectifs ?

P. G. : Je veux parler du système de valeurs, différent chez ces peuples autochtones de celui de la société occidentale. Au regard de la manière dont l’histoire a poussé le peuple kanak vers un système aux antipodes de sa civilisation, je trouve qu’on est face à une remarquable réussite.

R. W. : C’est vrai, mais il est également vrai que les Kanaks représentent à peu près 40 % de la population néo-calédonienne. Les Européens n’en représentent que 27 %. C’est donc bien une minorité qui tente d’imposer un système à une majorité.

P. G. : Je ne suis pas d’accord. La majorité ici est non-kanake. Elle est composée de Wallisiens, de Futuniens, d’Indonésiens…

R. W. : … Je parlais des Européens. Vous êtes minoritaires ici. On est dans une colonie de peuplement qui ne dit plus son nom. L’instruction de Messmer avance toujours (Pierre Messmer, premier ministre en 1972, est l’auteur d’une note explicitant son projet de rendre les Kanaks minoritaires chez eux, NDLR).

La problématique kanake serait donc aujourd’hui une question d’immigration ?

R. W. : Oui, je l’affirme, le problème a toujours été l’immigration. La colonisation n’a pas réussi à nous noyer complètement dans la masse, mais il y a eu un afflux de population lors du « boom du nickel » de 1970 et un autre après la signature des accords de 1988 et 1998. Les Kanaks représentaient encore entre 50 et 60 % de la population au moment du référendum de 1958.

P. G. : Nous ne sommes effectivement pas dans un pays kanako-kanak, mais nous avons quand même intégré de manière puissante sa civilisation. On ne fonctionne pas ici comme en Meurthe-et-Moselle ! À l’image de nos institutions, c’est le mélange de deux civilisations, l’océanienne et l’européenne, qui donne la civilisation néo-calédonienne. Ce n’est pas encore totalement abouti, mais nous sommes en chemin.

Recueilli par Mikael Corre

(1) L’accord prévoit que si le « non » l’emporte, il puisse être organisé un deuxième, puis un troisième référendum, ces consultations devant être espacées d’au moins deux ans.

(2) Ensemble des règles à la base du lien social chez les Kanaks.

SOURCE : La Croix

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