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Nouvelle-Calédonie, la grande marche vers l’indépendance – Le Monde

(1er novembre 2018) Dimanche 4 novembre, les 174 154 électeurs du territoire inscrits sur une liste électorale spéciale se prononceront pour ou contre l’indépendance de leur île vis-à-vis de la France.

« Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? » Cette question, posée lors de la consultation du dimanche 4 novembre, marque l’aboutissement d’un processus de décolonisation progressive inédit dans l’histoire de la République française, ouvert par les accords de Matignon le 26 juin 1988 puis celui de Nouméa le 5 mai 1998.

Devenu possession française en 1853, le territoire a connu un passé colonial violent, jusqu’aux « Evénements » des années 1980 qui firent plus de 80 morts, menaçant de dégénérer en guerre civile. Une histoire faite de souffrances et de ségrégations, jalonnée de révoltes et d’insurrections du « peuple premier », les Kanak, comme la « guerre d’Ataï », en 1878, qui provoqua un millier de morts, ou le soulèvement de 1917, durement réprimé, qui fit de 200 à 300 morts côté kanak.

« La Nouvelle-Calédonie porte la mémoire de ces révoltes matées dans le sang et de ces divisions entre tribus organisées par le colonisateur pour mieux asservir chacun », rappelait le président Emmanuel Macron lors de son discours prononcé à Nouméa le 5 mai.

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Cependant, la Nouvelle-Calédonie est aussi un territoire riche de mémoires mêlées, celles des descendants des bagnards déportés de France et d’Algérie, des pionniers et des colons, des missionnaires, des pieds-noirs et des harkis arrivés dans la foulée des « événements » d’Algérie, des populations venues du reste du Pacifique et d’Asie qui ont façonné cette terre.

Celles et ceux, installés de gré ou de force en Nouvelle-Calédonie, que les indépendantistes kanaks, en les reconnaissant comme des « victimes de l’histoire », acceptèrent en 1983, à Nainville-les-Roches (Essonne), d’associer à l’avenir du territoire pour participer ensemble à la détermination d’un destin commun.

Prise d’otages et assassinat

Les accords de Matignon et de Nouméa sont le fruit de ce long cheminement, de cette marche vers l’indépendance qui débute en 1953, lorsqu’un pharmacien de Nouméa marié à une Mélanésienne, Maurice Lenormand, crée l’Union calédonienne, une formation ayant vocation à regrouper Mélanésiens et Calédoniens sous la devise « Deux couleurs, un seul peuple ». Ce n’est qu’en 1957 que les Kanak, spoliés de leurs terres, décimés – entre 1853 et les années 1920, la population d’origine a diminué de moitié –, soumis aux travaux forcés et privés de tous droits civils, acquièrent le droit de voter.

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Les années 1980 voient l’émergence de la revendication indépendantiste, portée par le Front indépendantiste, qui deviendra, en 1984, le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), conduit par Jean-Marie Tjibaou, qui proclame un « gouvernement provisoire de Kanaky ». S’ensuivent quatre ans d’affrontements violents et de crise politique, qui culminent le 5 mai 1988 avec l’assaut par les troupes de choc de la grotte de Gossanah, à Ouvéa, où un groupe de militants indépendantistes retient des gendarmes en otages après une tentative d’occupation de la gendarmerie de Fayaoué au cours de laquelle quatre gendarmes sont morts. Dix-neuf indépendantistes et deux militaires sont tués.

Paradoxalement, ce drame aura permis d’ouvrir les voies de la réconciliation, scellée pour la postérité par la poignée de main du 26 juin 1988 entre le président du FLNKS, Jean-Marie Tjibaou, et le dirigeant du Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR), Jacques Lafleur.

Les accords de Matignon engagent un processus de rééquilibrage économique et politique. La compétence de principe accordée aux provinces permet de donner du pouvoir aux Kanak, minoritaires sur l’ensemble du territoire. Mais le drame d’Ouvéa est suivi, un an plus tard, d’une nouvelle tragédie : l’assassinat par Djubelly Wéa, un indépendantiste radical, de Jean-Marie Tjibaou et de son bras droit, Yeiwéné Yeiwéné, lors de la cérémonie coutumière de levée du deuil des « 19 de Gossanah », à Ouvéa.

Laboratoire institutionnel

L’accord de Nouméa de 1998 marque une nouvelle étape dans la reconnaissance de l’identité kanak et l’évolution sur la voie de la pleine souveraineté. « Le moment est venu de reconnaître les ombres de la période coloniale, même si elle ne fut pas dépourvue de lumière, est-il écrit en son préambule. Le passé a été le temps de la colonisation. Le présent est le temps du partage, par le rééquilibrage. L’avenir doit être le temps de l’identité, dans un destin commun. »

Au fil de ces évolutions, la Nouvelle-Calédonie est devenue un véritable « laboratoire institutionnel », doté d’un statut sans équivalent au sein de la République.

Elle fait l’objet d’un titre qui lui est spécialement consacré dans la Constitution française, qui fait d’elle une collectivité échappant singulièrement aux cadres traditionnels du droit : des institutions propres, de larges compétences – hors compétences régaliennes – transférées de manière irréversible, des « lois de pays » ayant valeur législative.

Le gouvernement peut également signer des accords avec des Etats, et siéger de plein droit dans des organisations internationales. Il existe même une citoyenneté calédonienne. Pour l’anthropologue Alban Bensa, fin connaisseur de l’archipel, la question est de savoir si « la Nouvelle-Calédonie est en mesure de rompre avec l’héritage colonial qui l’empêche encore de devenir une nation moderne et libre ».

Droit à l’autodétermination

L’accord de Nouméa a érigé une organisation politique et institutionnelle du territoire pour une durée de vingt ans. Au terme de cette période, il est prévu que soient soumis au vote des populations concernées le transfert à la Nouvelle-Calédonie des compétences régaliennes, l’accès à un statut international de pleine responsabilité et l’organisation de la citoyenneté en nationalité, ce qui équivaudrait à l’accession de la Nouvelle-Calédonie à la pleine souveraineté. C’est l’objet de cette consultation du 4 novembre.

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Toutefois, si la réponse à la question posée est négative, cela ne signifiera pas pour autant la fin du processus. Tout d’abord parce que, quel que soit le résultat, la population kanak conserve, au regard des règles internationales, son droit à l’autodétermination.

Ensuite parce que l’accord de Nouméa prévoit, en cas de vote négatif, que le tiers des membres du Congrès de Nouvelle-Calédonie – qui compte cinquante-quatre élus, dont vingt-cinq indépendantistes, avant les prochaines élections provinciales de mai 2019 – pourra demander l’organisation d’une nouvelle consultation qui aura lieu dans deux ans.

Et si la réponse à cette deuxième consultation est toujours négative, une troisième pourra être organisée dans un délai de deux ans à nouveau. « Si la réponse est encore négative, les partenaires politiques se réuniront pour examiner la situation ainsi créée », prévoit l’accord.

La question du jour d’après

La composition de la liste électorale spéciale autorisée à prendre part à la consultation a donné lieu à de longues et tortueuses discussions entre les représentants des différentes communautés, jusqu’à l’accord intervenu le 2 novembre 2017 au comité des signataires chargé du suivi de l’accord de Nouméa.

En définitive, 174 154 personnes ont été autorisées à prendre part au vote alors que la liste électorale générale compte environ 210 000 inscrits. Ce qui veut dire que quelque 35 000 personnes vivant en Nouvelle-Calédonie ne pourront pas participer au référendum car elles ne remplissent pas les conditions requises de durée de résidence sur le territoire. Avec 80 120 électeurs de statut civil coutumier, soit 46 % des inscrits, la population kanak est minoritaire au sein du corps électoral référendaire.

L’ENJEU POUR CETTE « PETITE NATION DANS LA NATION » PORTE BIEN SUR UN DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE JUSTEMENT RÉPARTI

Tous les sondages réalisés ces dernières semaines laissent prévoir une large victoire du non. La question qui se pose est celle du jour d’après. En tout état de cause, le premier ministre, Edouard Philippe, a indiqué qu’il réunirait les forces politiques calédoniennes à l’issue du référendum du 4 novembre « quel qu’en soit le résultat ». Il se rendra à Nouméa le 5 novembre. « Il nous faut sortir de cette nasse de l’accord de Nouméa, avoir l’intelligence nécessaire pour construire une nouvelle organisation politique qui préserve la possibilité d’exercer le droit à l’autodétermination. On ne pourra pas rester immobile après le référendum », estime Philippe Gomès, le dirigeant de la principale force politique du territoire, Calédonie ensemble.

Fortes inégalités sociales

Pour les indépendantistes, « le projet des loyalistes d’aménager encore une fois le statut actuel dans le cadre de la Constitution française et de prolonger une fois de plus cette longue période de gestation est historiquement dépassé, il est synonyme de statu quo » ( « Kanaky-Nouvelle-Calédonie, un état souverain en Océanie », contribution de l’Union nationale pour l’indépendance (UNI) à la détermination de l’avenir politique et institutionnel de la Nouvelle-Calédonie). Seule, selon eux, l’accession à la pleine souveraineté peut créer les conditions d’une répartition équilibrée des pouvoirs, des droits et des richesses.

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Car au-delà de l’avenir institutionnel, ou plutôt étroitement imbriqué à celui-ci, l’enjeu pour cette « petite nation dans la nation » porte bien sur un développement économique justement réparti, qui respecte l’identité kanak et s’extirpe d’une économie d’importation nuisible au développement local, les bénéfices réalisés n’étant pas réinvestis, ou très peu, dans l’archipel mais en métropole ou à l’étranger.

Cela suppose aussi de sortir d’une posture de domination économique et idéologique qui continue à imprégner les rapports sociaux et à maintenir les populations mélanésiennes dans une position de subordination, aggravée par de fortes inégalités sociales, même si d’incontestables rattrapages ont été accomplis depuis trente ans.

Indépendance-association

Les loyalistes, tenants d’une Nouvelle-Calédonie ancrée dans la République française, soutiennent que l’indépendance serait synonyme d’appauvrissement du territoire, que les capitaux investis fuiraient à l’étranger, que les versements et les aides économiques de l’Etat français ne seraient plus assurés, que les bourses d’étude seraient supprimées et, plus globalement, que les nouvelles autorités du pays devenu indépendant seraient incapables de le gérer correctement. Ils prédisent que le territoire ne tarderait pas à passer sous la coupe de la Chine, qui étend son influence politique et économique dans la zone Pacifique.

En cas de vote favorable à l’indépendance, le pays entrerait cependant dans une phase transitoire, en attendant de se doter d’une nouvelle Constitution. S’ouvriraient alors des discussions avec l’Etat français et avec la communauté internationale pour la reconnaissance du nouvel Etat.

Cependant, l’évolution la plus significative du côté d’une partie du mouvement indépendantiste tient dans la défense d’un accord de partenariat avec la France. « Pour sortir de la colonisation française par le haut, un accord de partenariat entre Kanaky-Nouvelle-Calédonie et la France est une nécessité politique et une perspective logique, écrit l’UNI dans son document. Dès 2018 et durant la phase de transition, une évaluation des domaines qui nécessitent une coopération particulière ou privilégiée avec la France sera effectuée. »

Une forme renouvelée, en quelque sorte, de l’indépendance-association qu’Edgard Pisani, alors haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, avait voulu promouvoir au cœur des événements des années 1980 et qui lui avait valu d’être voué aux gémonies. Il n’en demeure pas moins que cette échéance du 4 novembre, à maints égards, est historique.

Les dates

  • 24 septembre 1853 Prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par la France
  • 1878 La « guerre d’Ataï », grande révolte kanak contre la spoliation des terres
  • 1946 La colonie française de Nouvelle-Calédonie devient territoire d’outre-mer, le code de l’indigénat est supprimé
  • 22 juillet 1957 Les Mélanésiens obtiennent le droit de vote
  • 1984 Création du Front de libération nationale kanak et socialiste, présidé par Jean-Marie Tjibaou
  • 5 mai 1988 Assaut de l’armée contre la grotte de Gossanah, à Ouvéa, où un commando d’indépendantistes retient des gendarmes en otages, 19 kanak et six militaires sont tués
  • 26 juin 1988 Signature des accords de Matignon et poignée de main entre Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur, qui mettent fin à quatre années d’affrontements violents
  • 4 mai 1989 Jean-Marie Tjibaou et Yeiwéné Yeiwéné, son bras droit, sont tués par un indépendantiste radical, Djubelly Wéa
  • 5 mai 1998 Signature de l’accord de Nouméa, qui ouvre un processus de décolonisation sur vingt ans
  • 4 novembre 2018 Référendum sur l’accession de la Nouvelle-Calédonie à la pleine souveraineté

SOURCE : Le Monde

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