Accueil ACTUALITÉS Exporter du minerai brut aujourd’hui c’est une faute politique

Exporter du minerai brut aujourd’hui c’est une faute politique

Session extraordinaire du 14/10/2015 « débat relatif à la stratégie de la Nouvelle-Calédonie en matière d’exportation de minerai ».

Explication de Philippe Michel

Monsieur le Président,
Mes chers collègues,
Mesdames, Messieurs,

Le débat qui nous anime aujourd’hui nous est imposé par le lobby des mineurs et ses relais politico-médiatiques. Il est focalisé sur le sujet des exportations de minerai brut qui constituent pourtant, dans le contexte actuel, la seule activité minière continuant à générer des bénéfices. C’est donc un débat totalement décalé. Un débat qui fait notamment l’impasse sur la question de notre activité métallurgique qui générera globalement 80 milliards CFP de pertes cette année, comme d’ailleurs 70% des unités de production métallurgiques de la planète.

Mais puisque la question des exportations continue d’agiter la classe politico-médiatique, nous allons donc, conformément à l’ordre du jour de cette session que nous appelons de nos vœux depuis plusieurs semaines, répondre aux questions qui nous sont posées.

La première de ces questions concerne la compatibilité des demandes d’exportations en instance aux principes posés par le schéma minier, dont je rappelle qu’il n’est ni un document d’orientation, ni une variable d’ajustement politique. Ce document, adopté par le Congrès à l’unanimité, est l’un des deux schémas prévus par la loi organique. Et le Gouvernement est tenu de prendre des décisions individuelles conformes aux principes qu’il édicte.

1 – Sur la compatibilités des demandes d’exportations en instance avec les orientations du schéma minier :
En l’occurrence, le schéma de mise en valeur des richesses minières, qui pose les principes d’une gestion durable et d’une valorisation optimale de nos ressources, dispose : « l’exportation de produits métallurgiques ne sera pas réglementée », tandis que « la cession de minerai brut sera désormais autorisée (…) selon un choix en opportunité sur les produits, teneurs et destinations ».

Ce distinguo permet d’évacuer d’entrée le principe de liberté du commerce mis en avant pour justifier l’ouverture des exportations. Le Congrès a tranché la question : l’exportation de produits transformés à forte valeur ajoutée est libre, parce qu’elle génère de la richesse pour le pays. Celle du minerai brut est soumise à autorisation, parce que la ressource n’appartient pas aux mineurs, mais à tous les calédoniens !

Le schéma minier prévoit également que « les exportations de minerai à destination des clients traditionnels seront maintenues à un niveau sensiblement équivalent ».
La question est donc : les demandes d’exportations en instance vers la Chine et le Japon sont-elles compatibles avec ces indications ?
Pour nous, la réponse est clairement non !
La Chine, comme l’Ukraine ou les Etats Unis, a déjà bénéficié d’exportations ponctuelles entre 2006 et 2008, puis en 2011. Mais elle ne peut être considérée comme un « client traditionnel » au regard des relations commerciales régulières que nous entretenons avec le Japon depuis 60 ans, ou l’Australie depuis 28 ans. Les quantités de minerai exporté vers la Chine sont d’ailleurs restées marginales en comparaison des volumes expédiés sur le Japon et l’Australie à la même époque (6 à 7 %).
Le Japon lui est incontestablement un de nos clients traditionnels. Mais l’octroi des volumes supplémentaires demandés aboutirait à une augmentation de 50% des quantités autorisées, alors même que les exportations de minerai bruts sur cette destination ont déjà été multipliées par trois depuis l’adoption du schéma minier (600.000 à 1,7 million de tonnes)!

Globalement, les quantités concernées par les demandes d’exportations en instance sont totalement hors de proportion avec la notion de « maintien à un niveau sensiblement équivalent » préconisée par le schéma. Elles représentent 3,3 millions de tonnes supplémentaires par an (1,9 million sur la Chine et 1,4 million sur le Japon), soit un quasi-doublement de nos exportations 2014 hors Corée, qui s’élèvent à 3,5 millions de tonnes.

Compte tenu de ces éléments, nous considérons donc que les dispositions du schéma minier interdisent par principe l’ouverture vers la Chine et l’augmentation des exportations de minerai brut vers le Japon. Nous considérons également que ces principes n’autorisent aucune exception.

2- Sur l’opportunité d’augmenter nos exportations de minerai dans le contexte économique actuel :
Cette position d’opposition au renforcement des exportations est confortée par trois constats.
Premier constat : il n’y a aucun problème d’écoulement qui justifie l’ouverture de nouvelles exportations. A l’exception d’une seule société (MKM) les « petits mineurs » calédoniens n’ont jamais autant exporté. A l’exception d’une seule société, ils gagnent beaucoup d’argent, puisqu’ils ont déclaré 5,2 milliards de bénéfice net sur les 3 derniers exercices. A l’exception d’une seule société, ils ont tous la possibilité de continuer à exporter dans des conditions économiques avantageuses, grâce aux offres d’achat de QNI et de Posco. A l’exception d’une seule société, la valeur de leurs exportations au premier semestre 2015 est supérieure à celle du premier semestre 2014, grâce à la renégociation de leurs prix sur le Japon…

Deuxième constat : les demandes en instance ne concernent pas des minerais sub-économiques impossibles à valoriser auprès de nos clients traditionnels, comme on a pu l’entendre ici ou là.

Les demandes sur le Japon concernent des garniérites de 1,8 à 2,1% qui peuvent être exportées au même prix vers la Corée, comme l’ont acté le comité des signataires et le GTPS. Les demandes sur la chine, elles, concernent pour l’essentiel les latérites exportées jusqu’à présent sur l’Australie.
J’ajoute que les minerais non valorisables aujourd’hui le seront demain. L’évolution des teneurs utilisées dans nos propres usines, comme chez nos voisins, en témoigne.
Le troisième constat qui nous commande de ne pas augmenter nos exportations, c’est bien sûr la situation du marché.
Tous les spécialistes affirment que la crise des cours du nickel est due au décalage entre l’offre et la demande, autrement dit à l’écart entre les stocks LME et les prévisions de consommation. Et nous, nous allons aider les fondeurs de « pig iron » à prolonger leurs stocks de minerai dans les ports chinois, sous prétexte qu’il s’agirait de quantités réduites sur une période limitée ?!? Nous qui venons d’obtenir une révision de nos prix de vente au Japon grâce au BAN indonésien, nous allons augmenter nos exportations de 50% sur cette destination ?!? Nous qui déclarions par la voix de la Présidente de la Province Sud en 2013 « qu’exporter vers la chine serait suicidaire », nous qui nous félicitions de « la sage décision » prise au travers du BAN indonésien par la voix de Roch Wamytan président du Congrès à la même époque, nous allons ouvrir un nouveau flux d’exportation vers la Chine ?!?
Mais qui peut croire à cette stratégie à la petite semaine ? Comment réagirait le LME à l’annonce d’un doublement de nos exportations vers la Chine et le Japon ? Si la Chine maintien des quotas d’exportation aussi réduits sur ses terres rares, c’est bien pour entretenir des niveaux de cours très élevés ? Si Glencore a décidé de réduire sa production annuelle de Zinc d’un tiers, c’est bien pour booster les cours. Et nous, nous ferions l’inverse ?!?

Si nous augmentons nos exportations de minerai brut vers nos concurrents, nous affaiblirons durablement notre industrie métallurgique. Et si nous ouvrons les exportations, nous ne les refermerons pas, parce qu’on nous opposera mille raisons de ne pas le faire… S’il faut augmenter nos exportations de minerai quand le cours est à moins de 5 $/lb, imaginez ce qu’on nous demandera lorsqu’ils remontera !

Il est donc hors de question pour nous de participer si peu que ce soit à la dépréciation des cours, en alimentant nos concurrents. Il est hors de question de sacrifier l’intérêt général à des intérêts particuliers. Il est hors de question de sacrifier l’avenir à des profits immédiats.

Augmenter les exportations dans le cadre actuel ne serait pas seulement une erreur stratégique. Ce serait une faute économique et politique dont nous serions comptables face aux calédoniens.
3- sur les enjeux politiques :

Je conclurai mon intervention par une mise en garde contre toute tentative d’instrumentalisation politique.
Nous avons entendu beaucoup de déclarations réclamant un débat contradictoire sur les vertus de telle ou telle stratégie qui aurait vocation à s’imposer de gré ou de force, au nom de je ne sais quelle doctrine.
Or la question n’est pas là.
Se positionner pour ou contre l’ouverture des exportations de minerai, ce ni adouber un modèle, ni prôner la partition minière du pays comme on l’a entendu dans les médias ! Se positionner sur la question des exportations, c’est simplement traiter la question de la gestion durable et de la valorisation optimale de notre ressource, dans un contexte où nous avons déjà doublé nos extractions de minerai en moins de dix ans.

Il ne s’agit pas non plus dans ce dossier de refaire le débat sur l’usine du Nord ou sur l’usine off-shore de Corée. Ces usines sont construites et elles doivent fonctionner, pour préserver les investissements réalisés et les emplois créés. C’est l’intérêt du pays, plus personne ne le conteste. Nous nous sommes tous mis d’accord pour soutenir l’usine du Nord en lui accordant un régime fiscal privilégié. Nous nous sommes tous mis d’accord au comité des signataires et en GTPS pour garantir l’approvisionnement de l’usine de Corée. Nous appelons tous de nos vœux un partenariat gagnant entre la SLN et la SMSP.

Le reste, c’est-à-dire la question de la définition d’une stratégie nickel pour le pays, doit être discuté pour aboutir à un consensus politique dans la perspective de la sortie de l’Accord de Nouméa. Le comité des signataires l’a acté et le GTPS a été créé pour cela.

Il faut garder cet objectif à l’esprit. A fortiori si l’on considère que la question nickel sera centrale dans le règlement de la sortie de l’Accord de Nouméa, comme l’ont rappelé à tour de rôle le député Gomes et le Sénateur Frogier, il y a quelques semaines.

Au-delà des intérêts politiques ou économiques du moment, notre responsabilité est donc de veiller à ce que le dossier du nickel n’obère pas la sortie du processus institutionnel ouvert par les Accord de Matignon, en respectant l’expression démocratique des calédoniens, nos institutions et l’intérêt général.

En ce sens, j’engage chacune et chacun à respecter les décisions de notre assemblée, tout comme les élus de Calédonie Ensemble les respecteront.

Source : Congres.nc

À voir aussi :

L’audition jeudi soir de la ministre de la justice devant la délégation outre-mer de l’Assemblée m’a permis de lui demander des renseignements sur l’accroissement des actes de violences intra familiales et d’enfance en danger dans les Outre-mer et en Nouvelle-Calédonie en particulier

L’audition jeudi soir de la ministre de la justice devant la délégation outre-mer de l’Ass…