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Nouvelle-Calédonie : « Eramet a vidé les caisses de la SLN »

Si le plan de sauvetage de sa filiale calédonienne SLN va dans le bon sens, l’avancée n’efface pas des années « d’errements stratégiques » d’Eramet, selon le député Philippe Gomès.

eramet

( 10 mai 2016 ) Deux semaines après la visite de Manuel Valls en Nouvelle-Calédonie, le sauvetage de la SLN, principal producteur de nickel du Caillou, prend enfin forme. Le conseil d’administration d’Eramet a validé lundi 9 mai ce plan de redressement de sa filiale calédonienne, qui perd 20 millions d’euros par mois et se dirigeait tout droit vers une faillite en juin prochain. Dans le détail, l’État devrait accorder un prêt de l’ordre de 127 millions d’euros à la STCPI, la société qui porte la participation des provinces calédoniennes dans la SLN (34% du capital). La STCPI répercutera ce prêt à la SLN, ce qui devrait lui permettre de tenir jusqu’à la fin de l’année 2016. A plus long terme, le plan de sauvetage (pdf) vise une baisse du coût de production de la livre de nickel de 25% d’ici à fin 2017, de 6 à 4,5 dollars la livre, pour rétablir la compétitivité du groupe face au cours déprimé du nickel.

Pour Philippe Gomès, député de la Nouvelle-Calédonie et membre du conseil d’administration d’Eramet, le plan va dans le bon sens, mais n’efface pas les erreurs stratégiques du groupe, comme la distribution de centaines de millions d’euros de dividendes en 2012-2013. L’État doit désormais soutenir le projet de nouvelle centrale électrique pour l’usine géante de Doniambo, un projet à 800 millions d’euros. Et envisager une prise de contrôle de la SLN par les provinces calédoniennes.

Êtes-vous satisfait des annonces de Manuel Valls le 29 avril dernier, notamment du prêt d’urgence aux provinces calédoniennes pour soutenir la SLN ?

Je constate avec satisfaction qu’après des années à être un simple « sleeping partner », l’État a enfin retrouvé sa place. Il fait entendre sa voix au sein du conseil d’administration d’Eramet, mais aussi sur le plan politique, avec la prise de position de Manuel Valls. Le prêt annoncé par le premier ministre va permettre de sauver la SLN d’une faillite à court terme : l’État va accorder un financement à la STCPI [la société qui porte les 34% des provinces calédoniennes dans le capital de la SLN], que nous sommes prêts à porter à hauteur de 127 millions d’euros.

Cet argent sera prêté, aux mêmes conditions économiques, à la SLN pour lui permettre de passer le cap jusqu’à la fin de l’année 2018. Les modalités du prêt devraient être négociées ces prochaines semaines. Ce plan de sauvetage est une nécessité absolue : la fermeture de la SLN serait un tsunami économique pour la Nouvelle-Calédonie. La mine et la métallurgie représentent de l’ordre de 20% des emplois sur le territoire, et de 15 à 20% de son PIB. Les conséquences sociales seraient colossales, et on sait qu’en Nouvelle-Calédonie, les crises sociales ne tardent jamais à se muer en crise politique grave.

Le plan de compétitivité prévoit de réduire les coûts de production de 25%. Est-ce suffisant pour faire de la SLN un groupe rentable ?

Ce plan va dans le bon sens. En réduisant son coût de production de 6 à 4,5 dollars la livre de nickel, la SLN sera dans le premier tiers des producteurs mondiaux les plus compétitifs. Mais l’urgence est désormais de lancer le projet de nouvelle centrale électrique pour l’usine de la SLN à Doniambo (près de Nouméa). La centrale au fioul actuelle est vieille de 45 ans, elle ne tiendra au mieux que jusqu’en 2021, et sa vétusté représente un handicap énorme pour la société, quand on sait que l’énergie représente 20% du coût de revient de la livre de nickel.

Eramet n’a eu de cesse de repousser le remplacement de cette centrale, alors que le projet initial date de 2007…

Oui, il y a donc urgence. Il faut cinq ans entre le lancement du projet et la mise en service, il faut donc agir maintenant pour pouvoir disposer d’une centrale neuve en service en 2021. Ce nouvel outil permettrait d’économiser 100 millions d’euros par an. Il permettrait de résoudre aussi un problème majeur de santé publique : la centrale actuelle émet 15 fois plus de poussière, 10 fois plus de dioxyde de soufre et deux fois plus de dioxyde d’azote qu’une centrale à charbon de dernière génération !

Mais comment financer ce projet à 800 millions d’euros dans le contexte actuel ?

Si Eramet avait vraiment voulu lancer le projet, le groupe l’aurait fait depuis longtemps. Je propose donc de construire cette nouvelle centrale sans passer par Eramet, dans le cadre d’une structure locale qui impliquerait notamment l’électricien Enercal [détenu à 54% par la Nouvelle-Calédonie]. L’électricité serait ensuite revendue à la SLN. Pour mener à bien ce projet, Le premier ministre a annoncé que l’Etat apportera sa garantie afin que les financements nécessaires puissent être mobilisés. Cet investissement majeur permettra d’assurer la compétitivité à long terme de l’entreprise.

La crise actuelle de la SLN est-elle uniquement liée à la chute du cours du nickel, où Eramet at-t-il commis des erreurs stratégiques ?

Tous les producteurs mondiaux souffrent du cours du nickel. Mais à l’évidence, il y a eu des errements stratégiques spécifiques à Eramet. Je rappelle que le groupe a vidé les caisses de la SLN il y a quelques années : 108 milliards de francs pacifiques (900 millions d’euros) ont été distribués en dividendes en 2012 et 2013, soit l’équivalent d’une année de chiffre d’affaires de la SLN ! Le tout dans un contexte où le marché du nickel s’était déjà retourné. J’avais hurlé à l’époque mais dans le désert. Je maintiens que cette décision a été une erreur majeure. Ce matelas de cash aurait permis à la SLN de passer la crise sans problème, et de lancer le projet de nouvelle centrale. Là, on se retrouve Gros-Jean comme devant, à tendre la sébile à l’Etat.

Les provinces calédoniennes (34% du capital aujourd’hui) ont-elles vocation à prendre le contrôle de la SLN ?

Je le souhaite. La situation d’aujourd’hui, c’est qu’Eramet, actionnaire majoritaire de la SLN, contrôle tout, décide de tout, avec un processus de décision à Paris, et non en Nouvelle-Calédonie. Le conseil d’administration de la SLN est une simple chambre d’enregistrement… Même le premier ministre l’a relevé lors de son discours en Nouvelle-Calédonie en indiquant qu’il fallait “renforcer l’autonomie de la SLN”. Le nickel est l’actif stratégique de la Nouvelle-Calédonie. La prise de contrôle par les provinces de la SLN, qui contrôle 55% du domaine minier calédonien, me semble être dans l’esprit des accords de Nouméa et de Bercy. Ce qui ne signifie pas le rejet d’Eramet, qui resterait un partenaire industriel majeur mais un rééquilibrage dans la gouvernance de l’entreprise. Toutefois ce sujet doit être être traité de manière consensuelle, entre indépendantistes et non indépendantistes, dans le cadre des discussions engagées pour préparer la sortie de l’accord de Nouméa.

Les deux usines calédoniennes des concurrents de la SLN, Koniambo au nord (suisse Glencore) et Goro au sud (brésilien Vale), peinent à atteindre leurs objectifs de production. Êtes-vous inquiet pour leur avenir ?

Il faut remettre les choses en perspective : pour Glencore (170 milliards de dollars de chiffre d’affaires) et Vale (26 milliards), les difficultés n’ont pas le même poids que pour Eramet et ses 3,1 milliards d’euros de ventes… Pour Koniambo, le problème me semble plus technique que financier. Un four a dû être reconstruit, il faut désormais prouver que tout marche bien, au plus tard à la fin de l’année. Je suis plus inquiet pour l’usine du sud : Vale est très affaibli par la chute des cours du fer, son activité principale, et la rupture du barrage au Brésil [le Brésil réclame 43 milliards de dollars à Vale et BHP Biliton après la rupture d’un barrage dans l’état du Minas Gerais]. Enfin, les dernières déclarations de la Présidente n’incitent pas à l’optimisme. Il faudra toutefois que les pouvoirs publics se mobilisent, à tous les étages, si la survie de l’entreprise venait à être menacée.

Source : Chalenges

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